Paul-François Paoli, qui est chroniqueur au Figaro littéraire, a publié récemment un essai intitulé ‘’Aux sources du malaise identitaire français’’ (Editions l’Artilleur) dans lequel il analyse le trouble identitaire dont est frappé le peuple français. L’existence de ce dernier est d’ailleurs de plus en plus nettement niée par les élites « hexagonales » qui ne raisonnent qu’en termes d’individu et d’humanité. Les Français sont des individus qui vivent (provisoirement sans doute) dans ce qu’on appelle encore la France. Ils n’ont ni spécificité, ni particularité et ils peuvent être originaires de partout et d’ailleurs. La possession d’une patrie leur est interdite ; ou plutôt leur seule patrie ne peut être que la république, la république telle que la pense les gens de gauche, libéraux inclus, c’est-à-dire un régime politique qui repose sur la « déclaration des droits de l’homme et du citoyen » laquelle est fondamentalement d’origine libérale et de ce fait essentiellement individualiste. A ce sujet, Paul-François Paoli rappelle utilement que le républicanisme est d’origine romaine et que l’idée de « droits de l’homme » a été concoctée en Grande-Bretagne : ‘’L’idée républicaine n’est évidemment pas inhérente aux Lumières. Elle provient notamment de la Rome antique à travers l’humanisme stoïcien de Cicéron qui en sera le grand théoricien. Cette filiation est indépendante de la tradition du droit naturel anglo-saxon qui prend forme notamment à travers l’œuvre de John Locke et aboutira à l’idée de « droits de l’homme »……L’idée républicaine est donc indépendante de ce qu’il est convenu d’appeler les Lumières. Ce n’est donc pas dans la tradition républicaine classique qu’il faut chercher l’origine du messianisme si particulier de la Révolution française’’. Les révolutionnaires ont décidé d’appeler le nouveau régime « république » parce qu’une république est un régime sans monarque. C’est une des rares caractéristiques, pour ne pas dire la seule, qui soit commune à la république révolutionnaire et à la république romaine. Robespierre lui-même n’avait pas les idées très claires sur ce sujet ; le 13 juillet 1791, il déclara au club des Jacobins : ‘’Le mot république ne signifie aucune forme particulière de gouvernement, il appartient à tout gouvernement d’hommes libres qui ont une patrie’’ !(1)(2)(3)
L’idéologie de nos révolutionnaires de 1789 est un messianisme qui vise à la libération, à l’émancipation totale de l’humanité, pas moins. La nation française (qui naît en 1789 ; Vincent Peillon est formel et intraitable sur ce point !) n’est, pour eux, que l’embryon d’une humanité unifiée et affranchie de toutes les tares du passé, une humanité « régénérée » qui succédera à une humanité « dégénérée ». Les révolutionnaires ont fait du peuple français un peuple de laboratoire, un peuple cobaye ayant pour vocation de disparaître dans l’humanité une et pacifiée du futur. Ils ont nié tout ce qui faisait des Français un peuple singulier porteur d’une haute culture pour ne retenir que le fait qu’ils étaient des humains, ce qui est incontestable mais très réductionniste. Les humains ne deviennent humains qu’en assimilant une culture et cette culture est toujours celle d’une communauté, pas celle de l’humanité. Il n’y a pas de culture universelle ; la philosophie des Lumières et l’idéologie de nos révolutionnaires elles-mêmes ne sont pas universelles, ce que les progressistes ne comprennent pas.
Paul-François Paoli écrit que pour Hollande comme pour Macron, la France n’est pas une nation mais une idée et un ensemble de « valeurs » (on peut ajouter qu’il en allait de même pour Sarkozy et Chirac) et il ajoute : ‘’ La République, en prétendant que ce sont les « valeurs » qui constituent l’identité nationale, a permis cette équivoque. En réalité chacun sait qu’un pays n’est pas fondé sur des « valeurs », lesquelles sont transposables partout ; il est d’abord fondé sur un sentiment de ressemblance qu’il faut distinguer des valeurs’’ (page 104)….‘’ La France est une réalité complexe qui relève de l’anthropologie, de la culture et de l’histoire, ce sont aux Français de décider ce qu’est et doit être la France et non aux idéologues’’ (page 106).
Depuis 1789, pour nos élites, la France n’est plus un pays, c’est un laboratoire dans lequel des idéologues fous concoctent l’humanité du futur, une humanité constituée d’individus (4) libérés de toutes attaches avec les communautés générées par l’histoire, comme nous le rappelle de manière récurrente Vincent Peillon(5). Les Français sont de plus en plus conscients du fait que leurs dirigeants sont en train de couper toutes leurs racines, ce qui génère un trouble croissant de leur identité.
Les héritiers de la Révolution française (ils sont très majoritaires parmi les élites politiciennes et médiatiques de droite et gauche) continuent de penser que le peuple français est un peuple différent des autres puisqu’il fut le premier à proclamer la nouvelle Vérité révélée en 1789. Robespierre a dit au cours d’un discours prononcé le 14 août 1792 : ‘’Français, d’autres ont fondé des gouvernements plus ou moins justes : vous seuls avez combattu pour rétablir sur la terre le trône immortel de la Raison, de la justice et de l’égalité’’ ! Notons la grandiloquence ridicule de ces propos absurdes ; tout cela n’est que de la rhétorique creuse, du vent. Il avait écrit précédemment, en août 1790 : ‘’ Vous n’êtes pas le député d’une province, vous êtes celui de l’Humanité et de la République’’ ! Pas moins. Quant à Victor Hugo, qui fut un des admirateurs les plus célèbres des coupeurs de têtes, il écrivit dans un moment de fièvre révolutionnaire : ‘’Adieu Peuple ! Salut Homme ! Subis ton élargissement fatal et sublime, ô ma patrie et de même qu’Athènes est devenue la Grèce, de même que Rome est devenue la chrétienté, toi France, deviens le Monde(…)La France a cela d’admirable qu’elle est destinée à mourir, mais à mourir comme les Dieux par la transfiguration’’. Nous étions prévenus ! (6)
En faisant du peuple français un peuple expérimental, en niant ses héritages (il n’y a pas de culture française, selon Macron !), en ouvrant les frontières du pays à tous les flux, en laissant s’installer tous les étrangers qui le souhaitent, en pratiquant une politique multiculturelle, en ne transmettant plus aux jeunes Français la culture et l’histoire de notre peuple, les gouvernements successifs, depuis 1969, ont créé un malaise identitaire d’une extrême ampleur auquel il est urgent de mettre un terme. Cela ne peut passer que par des décisions politiques visant à mettre un terme à l’immigration en restaurant nos frontières, à renvoyer tous les étrangers qui n’ont aucune raison d’être chez nous mais aussi par une réforme en profondeur des programmes d’apprentissage de la langue française, de la littérature associée et de l’histoire de notre nation. Cela passe par une affirmation de notre culture, de sa grandeur et de ses nombreuses spécificités.
Il ne faut plus que la France pense sa grandeur en termes d’idéologie ; nos dirigeants doivent cesser de croire qu’ils apportent les Lumières, celles des philosophes du XVIIIe siècle et celles de nos révolutionnaires illuminés, à l’humanité entière laquelle n’en a rien à faire. Il n’y a plus que les idéologues progressistes qui croient encore que l’humanité attend de la France qu’elle lui montre la voie ; ces gens sont de grands malades. La France doit avoir pour ambition de rayonner par la qualité de sa culture, par ses découvertes scientifiques et techniques, par son excellence industrielle, militaire, agricole, artistique et littéraire, par son art de vivre et sa gastronomie ; elle doit mettre un terme au rêve des révolutionnaires qui voulaient convertir l’humanité à une idéologie qui, en France même, est de plus en plus déconsidérée. C’est en se dégageant de l’idéologie révolutionnaire que la France peut espérer échapper à une disparition programmée par les élites politiques, médiatiques et universitaires qui continuent de psalmodier les idées aussi néfastes qu’absurdes des révolutionnaires.
Heureusement, comme l’a écrit l’historien Patrice Gueniffey, la Révolution française est de moins en moins une référence pour les Français. Un sondage du 20 février 2019, réalisé par l’IFOP pour Atlantico, a montré que 67% de nos compatriotes n’accordent plus d’importance aux mots ‘’république’’ et ‘’valeurs républicaines’’ ! La pédagogie progressiste pratiquée par la classe politique et médiatique de gauche (pédagogie qui n’est jamais remise en cause par les ténors de la prétendue « droite », bien au contraire), n’a plus aucun impact. Ces mots sont désormais liés, pour deux tiers d’entre eux, à l’immigration de peuplement, à l’abandon des autochtones d’en bas, à la disparition de nos frontières et aux transferts d’éléments de souveraineté à une organisation non-démocratique qui applique le programme progressiste au niveau européen. Le pseudo-républicanisme qui naquit dans les convulsions révolutionnaires est en voie de déclassement en dépit des efforts des vestales néo-robespierristes ; nous ne nous en plaindrons bas. Mais il est toujours omniprésent dans les cervelles de ceux qui nous dirigent et nous n’en serons vraiment libérés que lorsque la caste progressiste aura été politiquement vaincue.
- Rappelons que la république n’est pas née en France en 1792. Il y eût avant cette « république », créée par des libéraux, des républiques de nature très différente, de la république romaine née en 509 avant JC jusqu’à la république de Venise (qui exista pendant près de onze siècles) et toutes les autres républiques italiennes du Moyen-Âge et de la Renaissance. Ces républiques, tout comme Machiavel qui était un admirateur de la république romaine et qui rêvait d’une nouvelle république florentine (il faut lire à ce sujet ses ‘’Discours sur la première décade de Tite-Live’’), ignoraient tout de l’individualisme, de l’universalisme et de l’idéologie des droits l’homme ; ces idées ne proviennent donc pas de la matrice républicaine ancienne mais du libéralisme britannique (via Locke). L’individualisme moderne, élément essentiel du libéralisme, est d’ailleurs né en Angleterre avec la philosophie nominaliste du moine anglais Guillaume d’Ockham (1285-1347) dont Louis Dumont a écrit qu’on pouvait le considérer comme le père spirituel des Anglo-Saxons modernes (‘’Essais sur l’individualisme’’). P.F. Paoli a raison de souligner que l’idée de « droits de l’homme’’ n’est pas née en France mais en Angleterre et aux Pays-Bas et que ‘’L’actuelle religion des droits de l’homme n’a pas de racine particulière en France et c’est pourquoi il est excessif de dire que la France est le pays des droits de l’homme. Jusqu’au milieu du XVIIIe siècle la France est le pays d’un certain nombre de libertés fondamentales mais l’idée de « droits de l’homme » n’existe pas’’.
- Jacques Julliard a écrit : ‘’Ainsi la fascination pour l’antique que les hommes de 89 et surtout de 93 ont affichée ne doit pas induire en erreur. La Révolution française est, dans ses principes, l’antithèse de la politique selon les Anciens, et le véritable acte de naissance du libéralisme moderne. Voilà ce que Benjamin (il s’agit de Constant) veut essentiellement en retenir ; à ce titre on peut, sans hésitation, le ranger parmi les hommes de gauche et comme l’un des pères fondateurs du libéralisme politique’’ (Les gauches françaises, page581).
- Dans ‘’Le complexe d’Orphée’’ (page 310) Jean-Claude Michéa a écrit : ‘’Comme le souligne Jean-Fabien Spitz, « pour Marx lui-même, la phraséologie antiquisante et républicaine qui culmine avec Robespierre et Saint-Just n’était qu’un déguisement sous le masque duquel les représentants de la bourgeoisie montante s’étaient cachés pour réaliser leur tâche de transformation de la société en « vaste marché » et les hommes en « libres concurrents ». Une fois cette tâche achevée, dit Marx, la bourgeoisie a jeté le masque et les héros antiques – les Gracchus, les Publicola et les Brutus – ont cédé la place au prosaïsme mesquin et calculateur des Say, Cousin, Royer-Collard et autres Guizot. Le langage républicain n’aurait donc été qu’une illusion’’.
- ‘’En dépit de l’épisode de la Terreur qui brouille les pistes sans modifier en profondeur la nature du phénomène, 1789 a accompli, contre l’Ancien régime, une révolution libérale ; elle a institué une société d’individus, là où auparavant existaient des ordres, des corporations, des professions organisées’’ (Jacques Julliard, Les gauches françaises, page 643).
- Vincent Peillon a écrit dans son livre intitulé ‘’La Révolution française n’est pas terminée’’ (Le Seuil, 2008) : ‘’La Révolution française est l’irruption dans le temps de quelque chose qui n’appartient pas au temps, c’est un commencement absolu […..] 1789, l’année sans pareille, est celle de l’engendrement par un brusque saut de l’histoire d’un homme nouveau […..]. La Révolution implique l’oubli total de ce qui précède la Révolution. Et donc l’école a un rôle fondamental, puisque l’école doit dépouiller l’enfant de toutes ses attaches pré-républicaines’’. Et dans le Journal du Dimanche du 2 Septembre 2012, il précisait sa pensée en déclarant que le rôle fondamental de l’école consistait à ‘’arracher l’élève à tous les déterminismes, familial, ethnique, social, intellectuel, pour après faire un choix’’.
- Mona Ozouf a écrit dans le ‘’Dictionnaire critique de la Révolution française’’ : ‘’Mais ce lest va être vite lâché : bientôt on ne parlera plus que de la régénération, un programme sans limites, tout à la fois physique, politique, moral et social, qui ne prétend à rien moins qu’à créer un nouveau peuple’’.
P.S. Pour couper court à toute accusation de maurrassisme, je précise que je suis républicaniste (les républicains étant les héritiers des Jacobins, des Girondins et autres Sans-culottes) et que je ne suis nostalgique ni de la monarchie ni de l’ancien régime.

