Démocratie libérale ou république nationale-démocratique ?

Max-Erwann Gastineau a publié aux éditions du Cerf un premier et brillant essai, intitulé ‘’Le nouveau procès de l’Est’’ ; c’est une analyse de la pensée politique des « illibéraux » d’Europe centrale (de Hongrie et de Pologne essentiellement) laquelle s’oppose frontalement aux principes libéraux et « non-démocratiques » (Orbàn) qui prévalent à Bruxelles.

La dérive « juristocratique » en Europe

Pour les libéraux, le droit doit surplomber tout le reste, ce qui induit, dans les sociétés occidentales, la montée en puissance d’une « juristocratie » (Ran Hirschl) dont les décisions supplantent de plus en plus fréquemment les lois votées par les parlements (par exemple, il est devenu quasiment impossible de renvoyer les centaines de milliers d’illégaux qui rentrent dans l’Union Européenne du fait de l’opposition des juges et de la jurisprudence qu’ils ont créée ; c’est un effet direct du libéralisme ambiant). M.E. Gastineau écrit à ce sujet : ’’Cette « prééminence du droit », des libertés (de circulation des personnes, des marchandises et des capitaux) sur la liberté (d’agir, de contraindre au nom d’un corps politique souverain) crée un environnement institutionnel ligotant le politique de tout un ensemble de procédures échappant au commun des citoyens’’. Ainsi le 15 avril 2011, ‘’la Cour de cassation a décidé que les juges devaient désormais appliquer la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme « de préférence aux lois nationales »’’. ‘’Le constitutionnalisme contemporain semble confirmer cette intuition d’un droit qui, sous les effets de la jurisprudence, régularise plus qu’il ne contrôle les flux. Observons l’évolution du rôle du Conseil constitutionnel en France. Ce dernier n’est plus seulement chargé de censurer les lois. Il est à même de donner une « valeur constitutionnelle » à des principes abstraits, de convertir des idéaux en droits. Ce fut notamment le cas en 2018, où le principe de « fraternité » fut constitutionnalisé suite à une question prioritaire de constitutionnalité déposée par des associations d’aide aux migrants et deux citoyens condamnés pour avoir aidé des personnes en situation irrégulière à séjourner en France. L’institutionnalisation du principe de « fraternité » protège l’individu qui s’en réclame, mais quid de la communauté nationale ? ’’. Voilà un exemple éloquent des effets destructeurs de l’individualisme libéral.

Les « illibéraux » d’Europe centrale considèrent, à juste titre, que la démocratie, qui est leur modèle, contrairement à ce qu’a pu écrire le progressiste Yascha Mounk qui confond la démocratie avec la dictature des juges, est menacée par le juridisme libéral, tout comme l’est la nation elle-même, sans laquelle il ne saurait y avoir de démocratie ; cette dernière est mise à mal par l’individualisme et le juridisme inhérents au libéralisme (si n’importe qui peut s’installer dans n’importe quel Etat sans pouvoir en être délogé du fait de l’opposition des juges, alors il n’y a plus ni territoire national, ni réel pouvoir démocratique ; en 2020, une grande majorité au sein de chacun des peuples européens est opposée aux décisions prises par les juges dans ce domaine essentiel mais l’opinion majoritaire est mise entre parenthèses du fait de la volonté des magistrats. L’auteur écrit à ce sujet : ‘’Cette volonté « non-libérale » mais « démocratique » de restaurer le primat de la loi, expression de la volonté de la nation, sur le droit, émanant du processus jurisprudentiel européen, n’est pas aujourd’hui lue sous l’angle du choix souverain des peuples, mais sous le signe du risque que courrait la démocratie si elle parvenait à ses fins. Or ce n’est pas la démocratie, comme nous l’avons montré, qui est ici défendue, mais un modèle que le juriste Ran Hirschl qualifie de « juristocratique »’’. On peut dire qu’être démocrate c’est affirmer la primauté de la loi, expressions des choix faits par le peuple, sur le droit et qu’être libéral c’est affirmer la primauté du droit sur la loi. Contrairement à une croyance tenace, la démocratie et le libéralisme ne sont pas une seule et même chose et la notion de démocratie libérale est pour le moins problématique !

Des républiques nationales-démocratiques

Le fait de privilégier les intérêts des individus (ce qui est une caractéristique essentielle du libéralisme) au détriment de ceux de la communauté nationale ne peut que nuire à cette dernière et l’affaiblir. Les « illibéraux » d’Europe centrale qui savent ce que signifie l’absence d’indépendance nationale, qui craignent d’être à nouveau privés de vie nationale par le monstre libéral de Bruxelles et qui ont bien compris que les nations sont fragiles et mortelles (‘’La force des petites nations est qu’elles se savent vulnérables. La faiblesse des grandes nations est qu’elles se croient éternelles’’ écrit très justement l’auteur), font de la pérennité de ces dernières un objectif prioritaire. A la manière du général de Gaulle qui avait dit à Jean Foyer ‘’Souvenez-vous toujours de ceci, il y a d’abord la France, il y a ensuite l’Etat et enfin, dans la mesure où il est possible de préserver les intérêts majeurs des deux premiers, il y a le droit’’ (cette déclaration a été citée par Henri Teitgen et Léon Noël), ils placent la pérennité de la nation tout en haut puis vient l’Etat démocratique et enfin seulement, le droit. Tout comme le Général, qui n’était pas de « culture libérale »,   comme le souligne M.E. Gastineau, ils sont démocrates et patriotes, ce qui est cohérent. Ce que veulent construire les « illibéraux » d’Europe centrale, ce sont des républiques nationales-démocratIques et non pas des « juristocraties » inféodées à l’organisation libérale de Bruxelles. On peut dire aussi que leur républicanisme est conservateur et communautarien, puisqu’il a pour objectif, entre autres choses, d’assurer la pérennité des spécificités culturelles et religieuses nationales, et qu’il récuse le neutralisme axiologique propre à l’idéologie libérale, ce qui explique la haine que vouent les progressistes de Bruxelles aux « illibéraux » hongrois et polonais.

Comme nous l’avons écrit précédemment, l’élément clef de la philosophie libérale est l’individualisme ; il n’est donc pas étonnant que les politiques menées par les libéraux soient défavorables aux communautés (familiales, nationales…). Le libéralisme se traduit concrètement par le délitement de ces dernières tandis que les comportements inciviques, égoïstes et narcissiques se généralisent dangereusement dans toutes les « démocraties libérales » occidentales imprégnées d’individualisme (ce qui n’est pas le cas au Japon, en Inde ou en Russie, nations dont les civilisations n’ont été que faiblement contaminées, à ce jour, par l’individualisme libéral).

L’individualisme conduit à la mort des nations et des sociétés

L’application des principes du libéralisme dans les sociétés occidentales se traduit par le délitement de ces dernières, la dé-liaison sociale, l’abaissement des Etats qui sont désormais dominés par des organisations économiques anonymes dont les sièges sociaux sont situés dans des paradis fiscaux, l’érosion des cultures nationales, du patriotisme et de l’esprit civique, l’immigration de peuplement, la prise du pouvoir par les juges, la montée en puissance sans fin d’une infime caste mondiale de très riches que le sociologue russe Alexandre Zinoviev avait évaluée à 3 millions de personnes au début de ce siècle (Warren Buffett, qui est un des cinq milliardaires les plus riches et qui est par ailleurs un proche de la très « progressiste » Hillary Clinton, a dit que lui et ses amis avaient mené une guerre de classe contre ceux qui n’appartiennent pas à leur confrérie très restreinte et qu’ils l’avaient gagnée) , à la concentration ininterrompue des richesses, au libre-échangisme et aux délocalisations, à l’hostilité manifeste  de l’oligarchie politicienne à l’égard des vraies procédures démocratiques (dès l’arrivée des libéraux au pouvoir, en 1789 pour ce qui concerne la France, ces derniers affirmèrent très clairement leur refus de la démocratie et leur préférence pour le système représentatif qui n’est pas la démocratie. L’utilisation du mot démocratie par les partisans de la « démocratie libérale » est une mystification ; voir à ce sujet le discours prononcé par Siéyès le 7 septembre 1789), au refus d’instituer le référendum d’initiative populaire (constitutionnel, abrogatoire, révocatoire et législatif) qui est la seule procédure démocratique authentique, toutes les histoires de « démocratie participative » n’étant que poudre aux yeux (rappelons que les Romains avaient institué, dès 494 avant JC, le tribunat de la plèbe laquelle élisait des tribuns qui étaient sacro-saints, c’est-à-dire intouchables, et qui avaient le droit de véto sur toutes les décisions des magistrats y compris les consuls ; la « démocratie libérale » n’a jamais créé un tel contre-pouvoir populaire. La séparation très théorique des pouvoirs qui est privilégiée par les libéraux n’a qu’un seul but : affaiblir le pouvoir politique au profit des intérêts économiques des plus puissants).

Démocratie illibérale

Viktor Orbàn a visé juste quand il a créé le concept de démocratie illibérale. Il a bien compris que le problème des nations occidentales ce n’est pas la démocratie mais le libéralisme (sur ce sujet, la droite radicale s’est trompée tout au long du XXe siècle et elle se trompe encore parfois).

L’idée de démocratie illibérale n’est partagée ni par Trump, ni par Bolsonaro lesquels restent englués dans la pensée libérale, ce qui confirme le fait que les « populismes » sont très différents les uns des autres ; de ce fait, ils sont incapables de faire des réformes de fond. Les « libéraux-conservateurs » se leurrent s’ils pensent pouvoir  soigner les nations occidentales des maux provoqués par l’individualisme libéral sans s’attaquer non pas aux symptômes décrits plus haut mais à leur cause.

Pour les libéraux, les intérêts de l’individu passent avant toute autre chose. Le général de Gaulle pensait, au contraire, que la pérennité et les intérêts de la nation prévalent,  y compris sur l’Etat et sur le droit. Nous ne règlerons aucun des problèmes évoqués ci-dessus en restant dans un cadre libéral ; pour ce faire, il nous faudra créer une république ordonnée aux intérêts de la communauté nationale et organisée de manière authentiquement démocratique, c’est-à-dire une république nationale-démocratique et parfaitement illibérale.

BG
Author: BG

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