L’espèce humaine est-elle une espèce hiérarchique ?

Il existe des hiérarchies dans toutes les sociétés humaines mais elles ne sont pas nécessairement permanentes et totales et, contrairement à une idée reçue, les sociétés de nos lointains ancêtres n’étaient  que très peu hiérarchiques. Les chasseurs-cueilleurs surveillaient de très près ceux qui aspiraient à imposer leur domination et ils les intimidaient, les punissaient et, éventuellement, les tuaient. Les sociétés de chasseurs-cueilleurs étaient des démocraties consensuelles.

Au commencement était…des sociétés très horizontales

L’idée selon laquelle l’organisation hiérarchique des sociétés humaines serait « naturelle » n’a aucun fondement ; c’est même le contraire qui est vrai, même s’il y a dans toutes les sociétés humaines, y compris les plus horizontales d’entre elles, des hiérarchies limitées et temporaires. Dans leur ouvrage remarquable intitulé « Au commencement était… », l’anthropologue David Graeber et l’archéologue David Wengrow s’étonnent de l’apparition de systèmes hiérarchiques à compter du Néolithique et ils attribuent ce phénomène à de possibles résurgences du comportement de nos très lointains ancêtres primates mais il y a une explication beaucoup plus évidente ; en effet, nous savons que dans les sociétés actuelles il y a une minorité de psychopathes qui sont très surreprésentés parmi les détenteurs d’un pouvoir, quel qu’il soit, notamment parmi les politiciens et les chefs d’entreprises et ces psychopathes sont des dominateurs nés, incapables d’empathie, parfaits égoïstes, manipulateurs, menteurs, dissimulateurs et incapables de se plier à des règles communautaires. Dans toutes les sociétés, et depuis toujours, une minorité d’égoïstes amoraux essaie de dominer la société pour en tirer de gros avantages au détriment de tous les autres membres de ces sociétés. C’est sans doute cette minorité, qui se reproduit à chaque génération (la psychopathie est une caractéristique psychologique fortement héréditaire selon Abigail Marsh), qui est à l’origine du processus récurrent de hiérarchisation des sociétés.

Les anthropologues (cf. Christopher Boehm par exemple) savent que les chasseurs-cueilleurs traqu(ai)ent et puniss(ai)ent ces psychopathes dont le comportement nuit au bon fonctionnement et à la survie des communautés ; les chasseurs-cueilleurs élimin(ai)ent même les psychopathes qui posaient le plus de problèmes. Au Paléolithique, ces individus peinaient à dominer leurs congénères qui étaient tous des chasseurs possédant des armes dont ils savaient se servir. Alors, les psychopathes ne pouvaient pas dominer leur communauté à leur profit, pour prélever, de force, une part du produit de leur chasse et de leur cueillette, parce que cela aurait été beaucoup trop dangereux, pour eux. Leurs mauvaises actions se limitaient donc à des prélèvements limités de ce produit, ce qui pouvait leur coûter très cher. Par contre, plus tard, au Néolithique, quand la plupart des humains furent devenus des agriculteurs ignorant tout de la chasse et des armes, les choses devinrent beaucoup plus faciles pour eux et, comme l’a souligné Christopher Boehm, dans nos sociétés très étendues, dans lesquelles il est facile de se dissimuler, il leur est encore plus facile d’agir contre l’intérêt général. Mais malgré cela, ce n’était pas facile de soumettre les agriculteurs et les rébellions étaient très fréquentes et parfois très violentes. Le refus de la sujétion à des minorités despotiques pouvaient se traduire par la fuite des sujets ou par le massacre des despotes (Graeber et Wengrow en donnent des exemples  dans leur livre). Dans de nombreux cas, les humains profitèrent de circonstances propices à des inflexions du système de domination pour modifier progressivement le fonctionnement de leurs sociétés de façon à ce qu’il se rapproche de celui des sociétés proto-démocratiques du Paléolithique.

Comme nous le verrons plus loin, ce fut le cas des Gaulois qui ont transformé, entre les Ve et Ier siècles avant notre ère, leurs sociétés hiérarchiques ostentatoires en sociétés proto-démocratiques. Cette transformation s’est faite en plusieurs étapes.

Les chasseurs-cueilleurs détest(ai)ent les alphas

David Graeber et David Wengrow ont fait état, dans leur livre, de nombreux exemples de sociétés « primitives » qui avaient des mœurs démocratiques ; ils se sont intéressés tout particulièrement aux Amérindiens du nord dont les organisations sociales avaient étonné les colonisateurs français des XVIIe et XVIIIe siècles pour lesquels des sociétés sans hiérarchie étaient tout simplement impensables. De plus, le fait que les « sauvages » puissent émettre une critique générale de leurs mœurs et de leurs institutions les stupéfia parce que cette critique était très négative tandis qu’ils estimaient leurs institutions très supérieures  à toutes celles qui existaient de par le monde.  À leur grande surprise, les «sauvages » étaient capables de penser et d’argumenter de manière rationnelle de choses aussi complexes que les organisations sociales des uns et des autres ; le gouverneur de la Nouvelle France, Louis de  Frontenac, invitait régulièrement un Huron nommé Kandiaronk pour débattre avec lui de ce sujet. Selon David Graeber et David Wengrow, les « sauvages » d’outre-Atlantique mettaient très mal à l’aise les jésuites de la Nouvelle France qui ont noté que ceux-ci avaient beaucoup d’esprit au point de surclasser les plus avisés des bourgeois français et que, dans leurs sociétés, le refus du pouvoir arbitraire et le débat politique ouvert allaient de soi (« Au commencement était… » ; page 68). Nos deux auteurs soulignent le fait que les sociétés Amérindiennes ont été une source d’inspiration pour les fondateurs européens de la fédération américaine, au XVIIIe siècle.

Les Indiens pensaient que les Français vivaient dans un état de guerre de tous contre tous, un état hobbesien en quelque sorte, et ils constataient leur esprit de compétition, leur égoïsme et les rapports hiérarchiques très rudes qui, selon eux, faisaient de la plupart des Français de quasi-esclaves. A contrario, les Indiens ignoraient ce type de relations : ‘’La gouvernance démocratique des Wendats et des Cinq-Nations iroquoises, qui ferait plus tard si forte impression sur les lecteurs européens, était une traduction du même principe : puisque toute contrainte était bannie, une telle cohésion sociale ne pouvait être obtenue qu’au moyen du débat raisonné, du pouvoir de persuasion et d’un effort pour tendre au consensus’’ (« Au commencement était… » ; page 67). Les Iroquois, et beaucoup d’autres, qui n’avaient jamais eu de contacts auparavant avec les Européens, refusaient très clairement toute forme de pouvoir arbitraire et ils en étaient conscients ! Le refus de l’arbitraire n’est pas une invention exclusive des Romains et de la civilisation européenne comme on a pu le penser ; c’est une conséquence d’une inclination psychologique universelle : les humains détestent être dominés et cette inclination existe aussi chez les grands singes mais ces derniers n’ont pas réussi à mettre un terme à la domination brutale des alphas tandis que l’espèce humaine y est parvenu il y a probablement 250000 ans, au moins, et peut-être plus, comme l’a expliqué l’anthropologue Christopher Boehm dans le livre qu’il a consacré aux origines de la morale. Selon ce dernier, la chasse au gros gibier, que nos ancêtres commencèrent à pratiquer il y a environ 250000 ans, aurait eu pour conséquence de rendre les sociétés de chasseurs très horizontales. À partir de cette époque, les carcasses du gros gibier ont été découpées par un seul « boucher » et non plus déchiquetées par une « meute » d’individus rivaux ; ce changement serait le signe d’un partage égalitaire de la viande et d’une organisation assez égalitaire des groupes de chasseurs. Ce nouveau mode de vie, coopératif, serait à l’origine de notre évolution récente et du succès de notre espèce qu’on peut comparer à l’échec relatif des espèces cousines, chimpanzés, bonobos et gorilles, dont les sociétés sont restées très hiérarchisées. Le professeur de biologie évolutive Joseph Henrich (Harvard) a expliqué, dans « L’intelligence collective », que l’espèce humaine ne doit son succès ni à la compétition interindividuelle, ni aux talents de quelques individus d’exception, mais à l’extraordinaire capacité de coopération de Sapiens sapiens. Par contre, la compétition entre groupes a joué, sans aucun doute, un rôle décisif dans notre évolution ; elle est très certainement à l’origine de notre ethnocentrisme (cf. Evelyne Heyer) et de notre territorialité tandis que le comportement coopératif des membres d’un même  groupe va de pair avec le partage des ressources, l’entraide et la participation égale à la vie politique. Il est important de noter que toutes les sociétés de chasseurs-cueilleurs, sans exception, qui ont été étudiées par des ethnologues et des anthropologues étaient des démocraties consensuelles, c’est à dire des sociétés dans lesquelles les décisions concernant le bien commun du groupe devaient faire l’objet d’un consensus (cf. Christopher Boehm, « Les origines de la morale »), et il en va ainsi, semble-t-il depuis au moins 45000 ans et probablement beaucoup plus, selon Boehm.

La « révolution néolithique » a bouleversé le mode de vie de nos ancêtres mais David Graeber et David Wengrow ont expliqué, dans leur livre, que cette « révolution néolithique » ne s’est pas traduite de manière uniforme et irréversible par la création de villes organisées de manière hiérarchique, comme on l’a cru dans le passé ; la réalité a été bien plus complexe que cela. En fait, au Néolithique, de nombreuses agglomérations d’agriculteurs  n’étaient pas dirigées par des « élites » prédatrices et là où de telles élites réussirent à s’imposer, elles eurent souvent du mal à maintenir leur suprématie ; il y eut de très nombreux cas d’effondrement de sociétés hiérarchiques qui furent marqués par l’élimination physique de la classe dominante, comme le racontaient les Cherokees à propos de la société théocratique des Ani-Kutani dans laquelle la caste héréditaire dominante abusait de son pouvoir. Selon les deux auteurs, l’idée selon laquelle les sociétés « complexes » du Néolithique, à la différence des petites sociétés de chasseurs-cueilleurs du Paléolithique, ne pouvaient s’organiser de manière démocratique est totalement fausse : ‘’En réalité, dans bien des communautés où l’on commençait à cultiver la terre, les hiérarchies sociales étaient pour ainsi dire inexistantes. Quant aux toutes premières villes, loin d’avoir gravé dans le marbre les différences de classe, elles étaient étonnamment nombreuses à fonctionner  selon des principes résolument égalitaires, sans faire appel à de quelconques despotes, politiciens-guerriers, bourrés d’ambition ou même petits chefs autoritaires’’ (« Au commencement était… » ; page 16).

Au cours du Néolithique, de nombreux types d’organisation politique ont été essayés, mais  il n’y a pas eu d’évolution continue vers la hiérarchisation ; bien au contraire, il y eut une tendance constante au retour vers le système proto-démocratique des chasseurs-cueilleurs, ce qui n’est pas étonnant puisque la plupart des humains n’aiment pas être dominés ; compte tenu de ce fait essentiel, la seule organisation acceptable pour la majorité d’entre eux est celle dans laquelle tous les membres d’une communauté partagent les ressources disponibles et participent de manière égale aux prises de décision concernant le bien commun, ce que faisaient les chasseurs-cueilleurs, depuis très longtemps.

Sociétés hiérarchiques et démocraties primitives au Proche-Orient

Contrairement à ce que les chercheurs ont cru pendant longtemps, la Mésopotamie n’a pas été une éternelle « terre des rois » ; l’archéologie et l’épigraphie ont permis de comprendre que l’histoire de cette région est très complexe. Il y eut en Mésopotamie des sociétés très différentes au cours du Néolithique, ‘’Les plus anciennes cités mésopotamiennes, datées du IVe et du début du IIIe millénaire, ne livrent aucune preuve évidente d’organisation monarchique. On pourra nous objecter qu’il est difficile de prouver avec certitude l’absence de quelque chose, mais il se trouve que, dans le cas des monarchies, on sait précisément quel type d’indices rechercher’’ («Au commencement était… » ; page 379). Il semble bien que dans les sociétés mésopotamiennes il y eut des formes de démocratie primitive ‘’[Par ailleurs,] comme nous l’apprend la correspondance diplomatique, des soulèvements contre des dirigeants ou des mesures impopulaires se produisaient parfois, et il n’était pas rare qu’ils soient couronnés de succès……La thèse de la « démocratie primitive » mésopotamienne a été avancée pour la première fois dans les années 1940 par Thorkild Jacobsen, historien et assyriologue danois. Aujourd’hui, les assyriologues poussent ses idées encore plus loin…..Conseils populaires et assemblées citoyennes (en sumérien, ukkin ; en akkadien, puhrum) faisaient partie intégrante du mode de gouvernement des cités mésopotamiennes, mais c’était le cas aussi chez leurs rejetons coloniaux – comme le comptoir de commerce assyrien (kärum) de Kanesh en Anatolie – , ainsi que dans les sociétés urbaines formées par des peuples voisins – Hittites, Phéniciens, Philistins et Israélites. En fait, il est quasiment impossible de trouver une ville du Proche-Orient ancien qui n’ait pas eu son assemblée populaire ou un équivalent – plus souvent encore, il y avait plusieurs assemblées (par exemple pour représenter distinctement les intérêts des jeunes et des aînés)’’ (« Au commencement était… » ; pages 382-383).

Des groupes organisés de manière aristocratique existaient à la même époque dans cette région mais ces aristocraties évoluaient à la périphérie des cités égalitaires qui occupaient les plaines mésopotamiennes (Ibid. ; page 398).

…..et en Amérique

En Amérique, il y eut aussi des sociétés très différentes les unes des autres, des royautés, des oligarchies, des théocraties mais aussi des républiques  urbaines mettant en œuvre de vastes programmes d’aide sociale et pratiquant des formes locales de démocratie : ‘’Pourtant, la question mérite considération, a fortiori lorsqu’on découvre que d’anciennes sources espagnoles décrivent certaines villes indigènes des hautes terres du Mexique comme des républiques, voire des démocraties, ni plus ni moins – en tout cas, aux yeux des Européens’’ (« Au commencement était… » ; page 438).

 Le passage à l’agriculture ne se traduisit pas non plus, ici, de manière systématique, par la création d’organisations politiques hiérarchiques. Ainsi, ‘’L’existence d’une Tlaxcala républicaine bien avant l’arrivée de Cortés en terre mexicaine est donc corroborée par la recherche archéologique moderne, et les sources écrites ultérieures ne laissent guère planer d’incertitudes sur sa nature démocratique’’ (« Au commencement était… » ; page 453) ; ‘’Les Tlaxcaltèques cultivaient une philosophie citoyenne qui luttait activement contre l’émergence de leaders trop ambitieux, potentiels collabos. En somme, ils prenaient l’exact contrepied des principes de gouvernance aztèques. Voilà le nœud du problème. Sur le terrain politique, Tenochtitlan et Tlaxcala incarnaient des idéaux contraires, aussi radicalement opposés que ceux des villes antiques de Sparte et d’Athènes’’ (« Au commencement était » ; pages 441-442). Effectivement, les sociétés de l’antiquité européenne n’étaient pas toutes hiérarchiques, très loin s’en faut, et si les envahisseurs Yamnayas ont importé, à l’âge du bronze, en Europe centrale et occidentale, un type de société hiérarchique, ce modèle a progressivement disparu un peu partout à l’âge du fer puis de nouvelles sociétés hiérarchiques sont apparues au début de notre ère mais, tout au long de la longue période qui va de la chute de l’empire romain au XVIIIe siècle, il y eut des républiques en Italie, imparfaites certes, et des penseurs républicains (le courant de l’humanisme civique puis les républicains de la Renaissance, dont Machiavel fut le plus brillant, ceux du XVIIe siècle anglais puis leurs cousins d’Amérique au XVIIIe siècle) et, dans les interstices des sociétés aristocratiques médiévales et féodales, des communautés paysannes démocratiques et égalitaires échappèrent totalement à la féodalité jusqu’à l’époque moderne, comme ce fut le cas dans les Pyrénées (cf. Henri Lefebvre).

En Amérique, comme ailleurs, dès qu’ils en avaient l’opportunité, les humains abattaient les sociétés hiérarchiques dans lesquelles ils étaient opprimés ou, à défaut, s’ils le pouvaient, ils s’enfuyaient ; D. Graeber et D. Wengrow donnent de nombreux  exemples tirés de l’histoire des Amérindiens. Ainsi, ils narrent, dans leur livre, l’histoire d’une grande cité, nommée Cahokia, qui édifia des pyramides monumentales dans la région de l’actuelle Saint-Louis (Missouri) entre le XIe siècle et le XIIIe siècle de notre ère. Cette cité était dirigée par une caste de prêtres et de privilégiés mais elle s’effondra définitivement au XIVe siècle après que la population se soit enfuie en masse pour reconstituer ailleurs des sociétés égalitaires. Dans cette région du monde, qui était peu peuplée, il y avait de l’espace disponible pour ceux qui voulaient échapper aux tyrans et vivre de manière démocratique.

L’historien et archéologue Laurent Olivier, qui est le conservateur général du patrimoine au musée d’Archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye, a écrit dans un ouvrage récent consacré aux Gaulois : ‘’En Europe comme en Amérique, l’effondrement de ces « centres de pouvoir » archaïques est suivi en effet de l’essor de « petits royaumes » aristocratiques, lesquels cèdent la place ensuite à des organisations collectives plus soucieuses de l’équité entre les différentes composantes de la population. Contrairement à un a priori largement répandu, la dynamique de l’histoire n’est pas celle que l’on attendait : ici comme là-bas, elle ne conduit pas à la formation de modes d’organisation sociale « complexes » (c’est-à-dire fortement hiérarchisés autour de pouvoirs forts), qui succéderaient naturellement à des communautés plus « simples », car peu segmentées en classes sociales marquées – autrement dit, des sociétés dites « primitives. Car c’est bien l’inverse qui se produit : des organisations sociales élitaires et autoritaires sont abandonnées au profit de formes collectives plus égalitaires et démocratiques. Nous ne disposons pas de sources historiques qui nous permettraient de savoir si, dans le cas des sociétés amérindiennes, ce processus est conscient. En revanche, dans le cas gaulois, il est manifeste qu’il s’agit là d’une démarche délibérée, qui a été réitérée tout au long des cinq derniers siècles de l’histoire de la civilisation celtique. On voit bien comment une logique interne sous-tend en effet l’enchaînement de ces transformations sociales successives, qui ont touché aussi bien le monde gaulois que les civilisations méditerranéennes – dont en particulier celles de la Grèce et de Rome……..De même, force est de constater que c’est bien le même idéal politique pluriséculaire qui relie les Indiens d’Amérique du Nord aux Gaulois et aux Celtes d’Europe occidentale de l’Antiquité. C’est la même aspiration à l’exercice du libre arbitre, le même souci de rechercher collectivement l’intérêt public’’ (Laurent Olivier ; « Le monde secret des Gaulois » ; pages 374-375). Partout, les humains rejettent l’arbitraire et les dominations exercées par des minorités despotiques et prédatrices. Cette inclination psychologique est le résultat d’une longue évolution qui nous a profondément marqués et qui fait que la plupart d’entre nous (à l’exception toutefois des psychopathes qui sont des prédateurs et des dominateurs nés) aspirent à vivre dans des sociétés sans tyrans, monarques ou aristocrates. La tendance des sociétés humaines à aller dans cette direction est universelle même si des castes tyranniques ont réussi à imposer leur pouvoir pendant de très longues périodes en utilisant leur puissance militaire et, comme l’a souligné l’anthropologue Pascal Boyer, en s’associant avec les autorités religieuses.

Et les Gaulois se débarrassèrent de leurs mœurs aristocratiques

Les Grecs et les Romains de l’Antiquité ont renoué avec les mœurs démocratiques des chasseurs-cueilleurs mais ce fut le cas aussi des Germains, dont les sociétés étaient très antihiérarchiques au cours du premier siècle avant notre ère, ainsi que des Gaulois qui se sont débarrassés progressivement d’une hiérarchie pesante entre le Ve et le Ier siècle avant notre ère. Leurs sociétés, qui étaient des royaumes archaïques au VIe siècle avant notre ère, sont devenus, à partir du IVe siècle, des petits royaumes aristocratiques, puis des régimes sénatoriaux au tournant du IIe siècle et enfin des « royautés populaires ».

Au moment de la conquête de la Gaule, l’institution royale était en voie de disparition totale ; de nombreux peuples n’avaient plus de rois depuis plusieurs générations et ceux qui prétendaient devenir rois pouvaient alors avoir de gros ennuis comme ce fut le cas de Celtillos, le père de Vercingétorix, qui fut  exécuté. Il faut noter que, en Gaule, au Ier siècle avant notre ère, la royauté n’était pas une monarchie et elle n’était pas non plus héréditaire ; comme l’a écrit Strabon (né vers 60 et décédé vers 20 avant notre ère), les rois y étaient alors élus pour une durée déterminée, un peu comme nos actuels présidents de la république. Les Gaulois élisaient aussi leurs chefs de guerre dont la fonction était limitée à la durée de la guerre, de la même façon que le faisaient les chasseurs-cueilleurs. ‘’Surtout, la royauté était proclamée par acclamation populaire ; ce qui était un moyen d’éviter que la puissance royale ne soit confisquée par un despote ou qu’elle finisse par se transmettre de manière dynastique’’ (Laurent Olivier ; « Le monde secret des Gaulois » ; page 133). La royauté avait perdu au fil du temps une grande part de son importance parce que le pouvoir des rois avait été progressivement limité par des contre-pouvoirs comme l’assemblée populaire, dont parle Strabon, qui pouvait juger le roi lui-même.  La plupart des peuples gaulois avaient aussi un conseil des nobles, lesquels étaient les plus puissants parce que les plus riches ; ce conseil qui était un peu l’équivalent du sénat des Romains, conseillait le roi, quand il y en avait encore un, et il pouvait entrer en conflit avec l’assemblée populaire, comme c’était le cas à Rome entre le sénat et les tribuns de la plèbe. ‘’En Gaule, la royauté n’est pas la monarchie et, lorsque le souverain mène une politique contraire à l’intérêt général, il est légitime de s’en débarrasser’’ (Ibid. ; page 143).

Au premier siècle avant notre ère, des institutions anciennes existent encore mais elles ne sont plus que l’ombre de ce qu’elles furent dans un passé lointain et un grand nombre parmi les 90 peuples gaulois avaient alors remplacé leurs rois par des magistrats appelés « vergobrets », comme c’était le cas chez les Éduens, le peuple le plus puissant de la Gaule. Notons au passage que le nombre des peuples gaulois était voisin de celui de nos actuels départements et cela n’est pas un hasard : ‘’Les anciennes frontières de ces peuples gaulois seront d’ailleurs si résilientes qu’elles serviront de limites aux territoires des évêchés médiévaux. Nous vivons encore, en partie, dans les territoires de ces anciens pays gaulois’’ (Ibid. ; page 27). En effet, d’une part, l’Église chrétienne s’organisa en utilisant le maillage des anciennes cités gallo-romaines qui, elles-mêmes, étaient issues des cités de la Gaule indépendante et, d’autre part, les révolutionnaires utilisèrent finalement le cadre des évêchés qu’ils rectifièrent un peu.

L’évolution de la Gaule ressemble beaucoup à celles de la Grèce et de Rome : ‘’Ils ne sont pas les seuls à se trouver confrontés à ce problème : les sociétés grecques et romaines ont dû s’affranchir également d’anciennes royautés, pour bâtir progressivement des institutions fondées sur le principe de représentation politique. En revanche, les sociétés gauloises ont trouvé une réponse particulièrement originale : elles se sont débarrassées des rois anciens qui monopolisaient tous les pouvoirs ; néanmoins, elles ont pris garde de ne pas laisser se reconstituer d’autres formes d’autorité absolue, qui se concentreraient entre les mains de quelques-uns’’ (Ibid. ; pages 235-236).

Comme ce fut le cas à Rome tout au long de l’ère républicaine, le pouvoir de la plèbe s’accrut continûment tout au long des quatre derniers siècles avant notre ère. Mais, bien sûr, lors de la conquête par les Romains, les Gaulois, comme les Romains d’ailleurs, n’avaient pas encore réussi à limiter le pouvoir des plus riches et la croissance de la richesse de ces derniers qui avait crû rapidement après l’introduction de la monnaie : ‘’Dès le début de leur histoire, elles s’avèrent impuissantes à contenir la concentration de richesses au profit d’une élite parmi les rois archaïques du VIe s. av. J.C. Plus tard, elles ne peuvent juguler l’essor d’économies monétarisées et le développement de formes de pouvoir étatique, à partir de la fin du IIe s. av. J.C. Et au moment de la guerre des Gaules, ces sociétés se trouvent confrontées à la survenue d’arrivistes prêts à tous les arrangements pour s’arroger le pouvoir, en flattant la plèbe’’ (Ibid. ; pages 225-226). C’est une leçon qu’il faut retenir. Tout au long de l’histoire, et partout, apparaissent ces personnages cupides, égoïstes, manipulateurs et dominateurs que les chasseurs-cueilleurs punissaient et, parfois, éliminaient.

Au premier siècle avant notre ère, les cités gauloises étaient des « semi-États » : ‘’Au moment où César pénètre en Gaule, la société gauloise a basculé dans un fonctionnement inconnu auparavant ; quelque chose qui ressemble à l’État est apparu. Le signe le plus saillant de cette mutation est sans doute l’existence de magistrats investis de fonctions officielles, qui sont chargés de l’administration des affaires publiques. Il en est d’autres, plus typiques, comme le prélèvement des taxes et des impôts, que les autorités dirigeantes prélèvent sur la collectivité. Il faut mentionner également l’existence d’un service militaire obligatoire pour tous et la mobilisation pour la guerre fondée sur un recensement de la population en état de porter les armes. Tout cela est sous le contrôle d’une autorité gouvernant la collectivité nationale représentée par la « cité », qui possède le monopole de la frappe  de la monnaie : une monnaie qui sert désormais à acheter et vendre tout ce qui est négociable’’ (Ibid. ; page 233).

Il est clair qu’à cette époque, les sociétés gauloises ne sont plus organisées selon le modèle de la civilisation hiérarchique et trifonctionnelle qu’ont peut-être imposée les Yamnayas à l’âge du bronze, le pouvoir politique étant, désormais, très largement entre les mains du peuple ; quant à la fonction guerrière, elle n’était plus assurée par une classe aristocratique mais par une armée populaire. ‘’De même, ces successions de ruptures, qui marquent l’histoire politique gauloise, sont dominées par des continuités, qui impactent les transformations sociales. Les plus flagrantes sont celles qui tiennent à la recherche, malgré tout d’un affranchissement vis-à-vis de toutes formes de pouvoir exclusif. C’est ainsi que cette logique aboutit inéluctablement à la prise en compte de la plèbe dans le jeu politique de la société. Jusqu’alors tenu à l’écart, le peuple accède finalement à la politique dans les derniers moments de l’histoire gauloise, avant que la Gaule ne tombe sous la domination de Rome’’ (Ibid. ; page 244). Au Ier siècle avant notre ère, nos ancêtres avaient réussi, comme beaucoup d’autres peuples, à restaurer le principe de la primauté du bien commun et de l’intérêt public ; la société gauloise n’est plus alors une société aristocratique : ‘’On y découvre une recherche constante du consensus, l’instauration délibérée de contre-pouvoirs, le souci de l’équilibre des fonctions du gouvernement. Aussi, ce que l’on peut reconstituer, avec un degré assez élevé de vraisemblance, de l’histoire politique et sociale de la Gaule, au cours des cinq derniers siècles avant notre ère, ruine nos préconceptions ; c’est un lieu commun de penser que la démocratie serait une invention moderne de l’époque des Lumières, lesquelles aurait revivifié des formes politiques apparues en Grèce classique, augmentées du Droit romain……..Comme on l’a vu, on assiste, semble-t-il, à une transformation progressive de la société gauloise, qui se dirige vers un fonctionnement incluant davantage de démocratie, jusqu’à la participation finale de la plèbe. En quoi cette évolution est-elle particulière à la Gaule ? C’est que l’autorité de commander, lorsqu’elle est donnée, est accordée à un homme, au nom de tous les hommes. Celui-là n’est qu’un individu ordinaire, chargé d’un pouvoir extraordinaire,  parce que l’autorité supérieure ne lui appartient pas : elle est aux mains des druides, qui l’exercent parce qu’ils possèdent la plus haute connaissance du monde. Ainsi, celui qui prend le pouvoir est respecté dans la mesure où il fait le bien, et non pas parce qu’il tire ce pouvoir des dieux. Le roi, ou les magistrats, incarnent un pouvoir qui n’est pas « surhumain », car aucun d’entre eux ne peut se prétendre supérieur aux autres, par ses origines insignes ou sa puissance surnaturelle. Ils ne font que recevoir une autorité, qui leur est confiée à titre provisoire. On les en décharge s’ils s’avèrent incapables de tenir leur rôle’’ (Laurent Olivier ; « Le monde secret des Gaulois » ; pages 351-352). Les Gaulois du Ier siècle avant notre ère organisaient leur société de façon à échapper à deux maux : le pouvoir personnel et l’arbitraire ; ils étaient parvenus au terme d’un processus qui commença à la fin du VIe siècle lors de l’effondrement des dernières « royautés ostentatoires » (Ibid. ; pages 194 et 373).

La conquête de la Gaule par les Romains mit un terme à une évolution qui durait depuis quatre siècles et qui menait à une forme originale de démocratie. La fin de ce processus coïncide avec la conquête de la Gaule et le début de l’Empire lequel, tout en conservant les apparences de la République, fut un système complètement différent. Les Romains qui s’étaient libérés de leurs rois cinq siècles plus tôt perdirent alors leur liberté politique. Comme en Gaule et comme à Rome, il y eut dans le monde entier, des évolutions locales en direction de la démocratie qui furent suivies d’évolutions inverses mais sur le très long terme, on constate que c’est toujours vers le système démocratique que tendent les peuples et il ne fait aucun doute que, malgré l’existence de régimes autoritaires et oligarchiques, la tendance est orientée au plan mondial, vers l’autogouvernement des peuples.

La guerre des Gaules a été une épreuve terrible pour nos ancêtres ; il est probable qu’au moins 10% d’entre eux aient perdu la vie ou aient été réduits en esclavage au cours de cette période mais l’intégration dans l’Empire romain a été mal vécue par les « Gallo-romains » qui se révoltèrent fréquemment contre le despotisme impérial. Ces « bagaudes » furent réprimées très brutalement et dans les régions du nord-est de la Gaule, on assista au début de notre ère à la fuite des populations gauloises vers la Germanie voisine dont les habitants avaient conservé des mœurs proto-démocratiques. Les révoltes ne cessèrent jamais au cours des périodes médiévale et féodale puis sous l’Ancien régime.

 Contrairement au récit officiel, la Révolution française ne nous a pas affranchis de toute domination arbitraire ; la monarchie a disparu au cours de la Révolution (provisoirement, puisqu’il y eut quatre monarchies en France au XIXe siècle ; les deux empires, la monarchie de la Restauration et celle de Louis-Philippe) et l’aristocratie nobiliaire avec elle mais la bourgeoisie libérale a pris les commandes du pays et elle est toujours à la tête de ce dernier, plus que jamais pourrait-on dire, ce qui échappe de moins en moins à nos compatriotes. Nous avons certes retrouvé certaines libertés mais la France n’est ni une république, ni une communauté nationale, parce que la classe politique gouverne sans tenir compte, et très souvent contre, l’opinion de la majorité, mais aussi parce qu’une classe de privilégiés possède les médias et manipule le pouvoir politique à son profit. Notre actuel président a été propulsé à son poste par un trio de milliardaires et, depuis 2017, l’enrichissement des plus riches se fait à un rythme que nous ne connaissions plus depuis 1914. Notre prétendue « démocratie libérale » est devenue très clairement une ploutocratie.

BG
Author: BG

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