Nature humaine et politique

Depuis les crimes de masse qui furent perpétrés par les nazis au nom d’idées prétendument scientifiques, il était impossible d’établir un rapport entre, d’une part, les connaissances que nous apportent les sciences de la nature et, d’autre part, la sociologie et la science politique ; toute démarche de ce type était immédiatement condamnée et accusée d’être « biologisante », ce qui suffisait à marginaliser ceux qui s’y risquaient. Pour les tenants de la doxa dominante qui commence à dater un peu puisqu’on peut fixer ses origines au XVIIIe siècle, l’être humain est une « tabula rasa » lorsqu’il vient au monde et son comportement, ses émotions et ses préférences ne sont que des créations culturelles, ce qui implique qu’on devrait pouvoir les façonner à volonté moyennant une « ingénierie culturelle » adéquate. Mais tout cela est, fort heureusement, faux ! Fort heureusement parce que, à défaut, de ressorts comportementaux et psychologiques naturels, les dirigeants politiques pourraient transformer les populations qu’ils « guident » en monstres de natures diverses. Par ailleurs, ‘’En dissociant biologie et culture, et en s’en remettant à cette dernière pour expliquer la forme et le sens des rapports sociaux, on fait de la culture une entité autonome qui a ses propres déterminants et qui flotte, pour ainsi dire, au-dessus de la nature humaine’’ (Bernard Chapais ; « Aux origines de la société humaine » ; page 297) et s’il n’y a pas d’inclinations psychologiques et comportementales naturelles comment peut-on dire que telle idée ou tel comportement est une bonne idée ou un bon comportement ? S’il n’y avait pas de normes naturelles, rien ne permettrait de distinguer les bonnes idées des mauvaises ! Pour couper court à une objection habituelle sur ce sujet, il faut ajouter que Bernard Chapais a précisé que nature et culture ne s’excluent pas mais se complètent : ‘’[Dit plus simplement,] la biologie détermine une vaste gamme d’objectifs comportementaux, tandis que la culture apporte une grande variété de moyens de satisfaire chacun de ces objectifs’’ (Ibid. ; page 282) et il a ajouté dans la conclusion de cet ouvrage ‘’De ce point de vue, dissocier le comportement de ses bases biologiques et concevoir la culture comme une entité autonome sont des non-sens. La fin du XXe siècle aura vu la dichotomie nature-culture parvenir à l’obsolescence. Si l’on se fie à la tendance actuelle, bien amorcée, le XXIe siècle devrait être, en ce qui a trait à la compréhension du comportement humain, celui de l’intégration interdisciplinaire’’ (Ibid. ; page 306).

En effet, la doxa « culturaliste » explose de toutes parts, jusques et y compris dans le monde sociologique français (cf. notre article consacré au livre très important de Bernard Lahire), un des plus réfractaires à toute prise en compte des énormes quantités de connaissances que nous ont apportées les éthologues, les anthropologues, les ethnologues, les spécialistes de biologie évolutive, etc., au cours des soixante dernières années. Nous avons déjà parlé, dans un précédent article, des travaux de l’anthropologue franco-étatsunien Pascal Boyer qui est titulaire de la très prestigieuse chaire Henry Luce d’anthropologie cognitive (Université Georges Washington – Saint-Louis, Missouri). Il a publié très récemment un nouvel ouvrage dans lequel il explique que la politique n’est pas, elle non plus, une activité déconnectée de notre nature, une activité qui serait purement culturelle, hors sol. Ce point de vue n’est pas étranger à celui de Bernard Chapais qui a suggéré au cours d’une conférence disponible sur Youtube que pour être adaptée, une théorie politique devrait prendre en compte la nature humaine et donc ce que nous en savons.

Le livre du professeur Pascal Boyer ne contient pas une nouvelle théorie politique, ‘’Mon propos est moins ambitieux, mais peut-être plus utile : exposer ce que nous savons de la politique sous un angle très particulier, celui de la nature humaine – c’est-à-dire des capacités et des préférences que nous partageons tous en raison de notre passé évolutif, qui englobe notre préhistoire et remonte même beaucoup plus loin. Tout ce que j’écris ici est bien connu des spécialistes de l’évolution humaine, de la biologie, de la psychologie et de l’économie ; malheureusement, ce savoir est presque toujours laissé de côté dans les discussions sur la politique. La sélection naturelle a eu pour effet de doter les humains d’outils mentaux sophistiqués, d’un ensemble de capacités, de modes de pensée, de préférences, d’émotions, de motivations, de réactions, qui sont communs à tous les êtres humains. Cet équipement, fruit de l’évolution, exerce une influence profonde sur la manière dont nous formons et maintenons des groupes, des sociétés, des nations et des institutions. Selon cet angle de vue, la politique est en grande partie une affaire de biologie’’ (Pascal Boyer ; « L’impossible démocratie » ; pages 9 et 10).

Comme nous l’avons écrit précédemment, ‘’On nous dit souvent qu’il ne faut pas mêler la « biologie » aux débats sociaux ou politiques, parce que cela a conduit par le passé à des idéologies et à des régimes épouvantables. Or, ces idéologies meurtrières refusaient en réalité de reconnaître notre nature humaine. Les régimes communistes partaient du principe qu’elle n’existait pas, que nos comportements, nos préférences et nos capacités étaient déterminés par des facteurs extérieurs. Par conséquent, le régime pouvait chercher à façonner une version entièrement neuve de l’humanité’’ (Ibid. ; page 10). Ces régimes purement « culturalistes » ont assassiné des dizaines de millions de personnes et ils n’ont pas transformé ceux qu’ils ont tenté de modeler à leur façon. Quant à leurs ennemis et concurrents, les nazis, ils ‘’refusaient la notion d’une nature commune à l’humanité, insistant au contraire sur l’idée que les différents groupes ethniques étaient essentiellement distincts. Cette manière de penser a également donné lieu à des tueries de masse avec la particularité, cette fois, qu’il s’agissait d’éliminer des peuples entiers. Le déni fanatique et antiscientifique de notre nature commune a donc joué un rôle essentiel dans les idéologies de ces régimes criminels’’ (Ibid. ; pages 10 et 11). En effet, les nazis, mais aussi leurs héritiers contemporains qui, quoique discrets, existent bel et bien, pensaient que chacune des « races pures » qu’ils imaginaient étaient différentes des autres non seulement au plan physique mais aussi au plan psychologique et comportemental, ce que rien ne permet de démontrer, à ce jour.

Les partisans de la doxa « culturaliste » accusent de manière récurrente ceux qui privilégient l’approche scientifique de vouloir justifier l’égoïsme individuel, les inégalités sociales ou les hiérarchies héréditaires que les conservateurs qualifient de « naturelles » mais tout cela est faux car ‘’l’un des principaux effets de la sélection naturelle a été de doter les humains de capacités de coopération dont aucune autre espèce ne dispose, qui nous conduisent à accepter des sacrifices individuels en faveur du bien commun’’ (Ibid. ; page 13).

Le politique est inhérent à la nature humaine

Les idéologies modernes, libérales et socialistes, sont des idéologies du dépassement du politique. Les doctrines libérales et socialistes envisagent toutes la fin du politique et l’expansion totale de la société civile mais, dans les faits, deux cent cinquante ans après que les premières de ces doctrines aient été énoncées, il est possible d’affirmer qu’elles sont fausses sur ce point comme sur beaucoup d’autres. Le politique est toujours bien présent et il se manifeste très clairement au sein des États et entre les États.

Le politique était déjà une activité humaine essentielle dans le monde des chasseurs-cueilleurs : ‘’Il est clair que même les membres de toutes petites communautés recourent à des concepts intrinsèquement politiques……..il est important de comprendre que les membres de petites bandes de chasseurs-cueilleurs, à l’instar des citoyens des sociétés de masse, savent ce qu’est le pouvoir politique (et son abus par des despotes en puissance)’’ (Ibid. ; pages 32-33). Les anthropologues étudient les sociétés de chasseurs-cueilleurs depuis près d’un siècle et ‘’force leur a été de constater qu’il y a de la politique partout’’ (Ibid. ; page 28) et qu’ ‘’[La réponse est qu’]il existe dans l’esprit humain ce qu’on peut appeler une «mentalité politique», soit un ensemble de concepts, de motivations et de principes de raisonnement qui touchent à la manière d’organiser la vie en groupe. Cette mentalité politique est propre à notre espèce et ses composantes sont présentes dans l’esprit de tous les êtres humains, qu’ils vivent en Finlande ou à Fiji’’ (Ibid. ; page 21). Le premier des éléments de la mentalité politique est sans aucun doute la notion de communauté : ‘’Les membres de ces sociétés estiment qu’ils forment une communauté : ils ne se considèrent pas comme un simple agrégat d’individus. Ils parlent souvent de leur groupe ainsi que d’une unité, se donnent généralement un nom (qui signifie communément « nous, les humains », par opposition aux étrangers). Dans de nombreux cas, ils font appel à des symboles externes pour représenter l’unité et la persistance du groupe’’ (Ibid. ; pages 28-29).

Les êtres humains sont des êtres sociaux, ce qui se traduit notamment par un besoin d’appartenance, par un sentiment d’appartenance à un groupe particulier et par l’existence d’une identité communautaire : ‘’J’ai mentionné que même dans les plus petites communautés traditionnelles, les gens ont le sentiment de partager une identité commune. Généralement, ils se considèrent comme différents des tribus voisines et pensent que cette différence naturelle tient à des qualités intrinsèques plutôt qu’à des différences superficielles. La distinction entre « nous » et « eux » est décrite comme profonde et immuable ’’ (Ibid. ; page 37). Notons que, dans ces sociétés, comme dans les nôtres, l’identité est fréquemment « essentialisée », c’est-à-dire que les membres de chaque communauté pensent qu’ils partagent des qualités qui serait héritées et qui ne pourraient être modifiées.

Le besoin d’appartenance se traduit concrètement dans nos grandes sociétés par un ensemble d’appartenances (à une famille, à une commune, à une région, à une nation et à d’autres groupes comme les partis politiques, les loges maçonniques et même les mafias et les gangs de voyous qui sévissent dans nos villes dont ils se partagent brutalement les territoires). Ces diverses appartenances, qui dérivent de notre besoin d’appartenance à une petite communauté de chasseurs-cueilleurs, sont en concurrence les unes avec les autres et si l’une d’entre elles s’affaiblit cela profite à une autre dont l’importance se renforce.

Dans la plupart des petites communautés de chasseurs-cueilleurs, il y a une personne qui est chargée des affaires collectives, des relations avec les groupes voisins et du maintien de la paix avec eux et du règlement des litiges opposant des membres du groupe. Il s’agit en général d’une personne qui a acquis de l’influence et de l’autorité du fait de ses compétences mais ces personnes qu’on appelle souvent « chefs » ou « big men » ne disposent pas d’un pouvoir arbitraire : ‘’Ces petites communautés n’ont pas de despote car le groupe fait son possible pour empêcher l’accumulation du pouvoir et n’hésite pas à châtier ceux qui manifestent des ambitions démesurées. Dans les annales anthropologiques, on trouve de nombreux exemples de communautés s’étant débarrassées de chefs qui pensaient pouvoir transformer une certaine supériorité (en matière de chasse, par exemple) en un passe-droit leur permettant de malmener les gens (en exigeant un droit de regard sur la nourriture de chacun, voire sur les femmes). De telles personnes finissent par être chassées, parfois tuées, comme cela s’est produit chez les Inuits, les Aborigènes d’Australie et les Bushmen !Kung, parmi d’autres communautés’’ (Ibid. ; page 30). Il y a plusieurs enseignements à tirer de tout cela.

Premièrement, il y a toujours eu des « spécialistes » des affaires politiques (intérieures et extérieures) et comme le politique est une donnée anthropologique qui existera aussi longtemps qu’il y aura des humains, il y aura toujours des spécialistes du politique. Deuxièmement, les humains ont toujours su reconnaître les plus compétents d’entre eux et ont toujours accepté de se placer sous leur commandement, sous réserve que ces personnes dotées de compétences particulières n’essaient pas d’en profiter pour se comporter de manière tyrannique et/ou de se réserver une part plus grande des richesses produites. La reconnaissance spontanée des compétences est un trait évolutif qui nous permet de profiter des compétences présentes dans le groupe et cela s’applique autant aux activités de chasse, de cueillette, d’horticulture et de guerre qu’à l’activité politique. Troisièmement, les humains ont toujours détesté les tyrans et les profiteurs et ils s’en débarrassaient beaucoup plus facilement que nous le faisons dans nos grandes sociétés ; la chefferie traditionnelle est une fonction légitimée par la seule compétence, tant que cette compétence est reconnue (Ibid. ; page 103). La difficulté à laquelle nous sommes confrontés dans nos grandes sociétés résulte sans doute précisément de leur taille ; il est beaucoup plus facile de se mettre d’accord pour expulser un tyran dans un groupe comptant cent personnes que ce n’est le cas dans des sociétés comptant des millions de membres. Nous sommes équipés psychologiquement pour chasser les tyrans mais nous ne le faisons que si nous sommes en plein accord avec les autres membres du groupe ce qui est très difficile dans nos sociétés. Malgré tout, des révolutions surviennent régulièrement et les tyrans finissent alors très mal (songeons à Ceausescu, à Mussolini ou à Louis XVI).

Les humains tendent naturellement à personnaliser la communauté à laquelle ils appartiennent, à la considérer comme une personne dotée d’une identité et d’une volonté ; ils tendent aussi à essentialiser leur identité, à considérer que leur communauté est la meilleure et à mépriser les autres : ‘’Dans les groupes traditionnels de petite taille, où les gens pensent volontiers que le groupe partage des intérêts communs mais rejette les despotes, on considère souvent que les décisions qui affectent l’ensemble de la communauté expriment la « volonté générale » ; ils utilisent en ce sens des expressions comme « Ce que la tribu veut » ou « Ce que notre clan désire ». Ces décisions sont souvent le résultat de longues délibérations pour parvenir à un consensus, tel le processus qui préside à un choix crucial (attaquer ou ne pas attaquer un clan voisin) chez les Mae Enga de Nouvelle-Guinée’’ (Ibid. ; page 31). Ces trois éléments, refus de la domination, recherche d’un consensus au cours de longues délibérations auxquelles participent tous les hommes adultes et absence de chefs dotés de pouvoirs arbitraires, sont ceux qui peuvent nous permettre d’organiser nos sociétés conformément aux principes du régime populaire tel que nous le définirons plus tard. Il faut ajouter un autre élément caractéristique des sociétés de chasseurs-cueilleurs : alors que les inégalités de compétence y sont reconnues et mises à profit pour le plus grand profit de tous, les inégalités de biens et de ressources y sont très faibles et ceux qui essaient de s’approprier plus que leur part doivent faire face à de très gros problèmes. Les archéologues nous ont appris que les sociétés de chasseurs-cueilleurs très anciennes n’ont pas laissé de traces qui permettraient d’affirmer l’existence de hiérarchies et d’inégalités de richesse, ce qui, croisé avec les observations qui ont été faites dans les dernières de ces sociétés, tend à prouver que depuis l’apparition d’ Homo sapiens, il y a deux cent cinquante mille ans, il a évolué dans le sens du renforcement des comportements sociaux et on comprend bien que l’égalité des ressources, l’absence de domination arbitraire, la prise de décisions de manière collective et le sentiment d’appartenance et l’attachement puissant à la communauté y contribuent très largement. Le comportement social qui comprend les comportements de coopération, d’entraide et de partage est le fondement de la réussite de l’espèce humaine, contrairement à ce que croient les individualistes, à savoir que cette réussite a pour origine une poignée d’individus géniaux qui, de ce fait, auraient des droits exceptionnels.

En conclusion, il nous faut ‘’[C’est pourquoi il nous faudra] plonger dans le détail du fonctionnement mental et de son origine évolutive, décrire cette scène cachée et l’ « envers du jeu politique » pour mieux comprendre en quoi la politique, et bien sûr la politique moderne, est une affaire de biologie…..J’insiste sur le terme « biologique » car les différents aspects de la politique qu’évoquent les historiens, les anthropologues, les psychologues, les économistes, ces traits de la mentalité politique humaine, s’expliquent comme des conséquences de l’évolution par sélection naturelle’’ (Ibid. ; page 51).

Vigilance épistémique

Il est fréquent d’entendre que les humains sont des moutons qui admettent facilement des idées erronées mais cette croyance n’est pas fondée : ‘’La stratégie qui consiste à choisir des sources qui nous semblent dignes de confiance fait partie de ce que les psychologues appellent notre « vigilance épistémique », qui a été affinée au cours des millénaires de l’évolution humaine. Étant donné que notre survie dépend de vastes quantités d’informations communiquées par d’autres individus, notre capacité à nous défier des sources trompeuses, mais aussi à identifier des sources fiables et à leur faire confiance, est cruciale’’ (Ibid. ; page 59). Si nos ancêtres s’étaient contentés d’informations fausses, ils n’auraient pas survécu dans les environnements dangereux dans lesquels ils évoluaient. Cette opinion est parfois fondée sur les expériences de Solomon Asch mais elles ont été revisitées par le psychologue Hugo Mercier qui a montré qu’elles ont été très largement manipulées et qu’en fait, si certains d’entre nous se laissent influencer ou berner, la plupart le refusent. ‘’Dans tous les domaines de leur existence, les êtres humains dépendent d’informations fournies par d’autres……Et, de fait, des études psychologiques montrent que, dès l’âge de trois ans, les enfants font preuve d’un scepticisme sain vis-à-vis de la parole des adultes ou de leurs semblables. D’autres tests expérimentaux montrent que nous nous laissons facilement persuader par de nouvelles idées seulement lorsque celles-ci sont cohérentes, compatibles avec ce que nous savons déjà et étayées par des arguments ou des preuves solides’’ (Ibid. ; pages 92-93). Contrairement à ce que croient les militants politiques, ‘’[Mais] des études poussées ont montré que les effets des rassemblements et de la propagande incessante étaient marginaux’’ (Ibid. ; page 94) ; notre vigilance épistémique, que nous devons à notre évolution, fait que la propagande est plutôt inefficace, même si elle peut fonctionner jusqu’à ce que les gens aient fait le constat des mensonges énoncés par les agents de propagande. De nombreux exemples illustrent ce fait, par exemple, l’oligarchie nous explique à longueur de journées que l’immigration est un bien mais les deux tiers des Français pensent le contraire et, par ailleurs, elle affirme que l’Union Européenne est un bien mais 54% des Français pensent désormais qu’il faut en en sortir ; certes, dans ces deux cas, nos compatriotes ont pris le temps de constater par eux-mêmes mais ils ont fait le constat indépendamment du discours des propagandistes.

De même, il semble bien que la désinformation n’ait que peu d’impact à moyen terme et que les réseaux sociaux n’aient pas les effets qu’on leur prête souvent : ‘’…, ce ne sont pas les sites Web qui polarisent les gens, mais leur polarisation préalable qui les incite à rechercher certains types de sources en ligne’’ et ‘’Dans plusieurs études, les électeurs américains qui utilisent Facebook plus régulièrement que les autres, bien qu’ils soient plus susceptibles de se déclarer démocrates ou républicains, n’ont pas des opinions plus radicales que les autres. Et ce sont les personnes qui n’ont pas utilisé le site pendant un certain temps qui deviennent plus « polarisées » que les utilisateurs réguliers’’ (Ibid. ; pages 98-99). Les détenteurs du pouvoir politique, qui cherchent actuellement à réduire l’utilisation de ces réseaux sous des prétextes divers (diffusion de « fake news », etc.), veulent en fait limiter la propagation d’informations non filtrées par le pouvoir et les échanges entre les citoyens qui ont besoin de se faire une opinion indépendamment des médias de propagande du pouvoir et de ses adversaires. Contrairement à ce que croient les militants politiques, les humains ne sont pas nés de la dernière pluie comme l’a montré le psychologue Hugo Mercier ; en moyenne, ils ne gobent pas facilement n’importe quelle idée ou n’importe quelle information ; ils sont, en général, sceptiques et cela, dès l’âge de trois ans, ce qui fait enrager les militants politiques qui les accusent d’être des moutons. Bien sûr, leur scepticisme ralentit considérablement l’évolution de l’opinion publique et réduit beaucoup la fréquence des révolutions. Ce scepticisme naturel se combine au mimétisme propre à notre espèce, ce qui limite la fréquence des changements parce que des changements trop fréquents seraient très perturbants et nuiraient gravement au fonctionnement de nos sociétés. Les sociétés humaines ont besoin de stabilité, elles ne peuvent exister dans un état de révolution permanente. Notons que les sociétés occidentales de consommation sont des sociétés en changement permanent et ces sociétés, dans lesquelles les humains n’ont que des repères provisoires, génèrent des troubles psychologiques graves qui amènent une part croissante de nos contemporains à fuir le monde réel en consommant des drogues.

Des chefs qui assurent la coordination des tâches et l’efficacité des communautés

Nous l’avons déjà dit, il y a des « chefs » dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs mais ‘’Loin d’être de petits potentats, ces responsables ont un pouvoir limité : ils ne dirigent le groupe que si la plupart de ses membres sont d’accord. Ils peuvent être rapidement renvoyés s’ils outrepassent les strictes limites de leur tâche. Les petites sociétés sont souvent farouchement égalitaires, et les gens évitent de donner à un individu le pouvoir sans limite que l’on trouve dans de nombreuses sociétés agraires, avec leurs souverains absolus’’ (Ibid. ; page 103). Rappelons que les « chefs », dans ces sociétés, sont sélectionnés pour leur compétence et leur existence résulte probablement de deux pressions de sélection qui sont liées au travail collectif et à la guerre : ‘’L’une des sources de cette capacité humaine à créer et à accepter des systèmes avec des chefs et des subordonnés est une capacité adaptative cruciale : celle d’organiser le travail collectif’’ (Ibid. ; page 104). L’organisation hiérarchique du travail permet d’augmenter son efficacité et donc la survie des communautés humaines ; ‘’Les rudiments de cette capacité à organiser le travail en groupe semblent émerger très tôt, dans la petite enfance’’ (Ibid. ; page 106).

L’activité guerrière n’est pas apparue au Néolithique ; les communautés de chasseurs-cueilleurs ont toujours été guerrières comme le constatent de plus en plus fréquemment les archéologues qui étudient les sociétés du Paléolithique. ‘’La guerre est omniprésente dans notre histoire, comme elle l’a été au cours de la préhistoire. On a pu imaginer que les communautés ancestrales étaient essentiellement pacifiques – c’est même un élément central du mythe du Bon Sauvage’’ (Ibid. ; page 106).

Pour être menée de façon efficace, la guerre, qui exige une bonne coordination du groupe de guerriers implique l’existence d’un chef choisi pour sa capacité à analyser la situation, à répartir judicieusement le rôle de chacun et à définir l’a nature de l’action des uns et des autres. Le rôle des « chefs », les chefs de tribus mais aussi ceux que certains anthropologues appellent les « chefs de tâches », est lié à l’existence de comportements qui sont constatés aussi, dans nos sociétés, chez les très jeunes enfants du XXIe siècle.

Dans ces petites sociétés dans lesquelles nos ancêtres ont évolué pendant des milliers de générations les chefs bénéficient d’un réel prestige à défaut d’un traitement de faveur se traduisant par des avantages matériels. Pascal Boyer explique que ceux qui dirigent les activités de production ne dirigent pas les activités guerrières au point que les premiers ont généralement un visage qui évoque la confiance tandis que celui des seconds exprime plutôt la dominance. Les processus psychologiques inconscients qui aboutissent aux choix qui sont faits par les membres d’une communauté sont très probablement issus de notre évolution : ‘’Nous ne devons jamais oublier que notre psychologie du chef de guerre est un produit de l’évolution, qu’elle est activée dans des situations où leurs partisans ont quelque chose à gagner compte tenu de leur évaluation des enjeux et du rapport de forces’’ (Ibid. ; page 117).

Il faut avoir à l’esprit que, dans ces petites sociétés, les « chefs » ne sont pas chefs de manière héréditaire, qu’ils le sont de manière provisoire et qu’ils en tirent surtout du prestige.

Pourquoi les tyrannies ne peuvent-elles pas être facilement renversées dans les grandes sociétés ?

Étienne de la Boétie (1530-1563) se demandait pourquoi les hommes semblent accepter la servitude mais on peut toujours se poser cette question, même si nous avons réussi à desserrer notre servitude. On explique fréquemment leur acceptation par l’imprégnation idéologique des peuples qui les amènerait à penser que les hiérarchies permanentes et, souvent, héréditaires seraient normales. En fait, on a constaté après l’effondrement des régimes autoritaires ou totalitaires du siècle dernier que les peuples concernés adhéraient peu aux idéologies assénées par ces régimes. Et pourtant, ces peuples n’ont que rarement pris le risque de s’opposer frontalement aux régimes despotiques qui les opprimaient ; la réponse à la question que se posait La Boétie ne réside pas dans un quelconque succès de la propagande des dirigeants politiques.

Selon Pascal Boyer, dans les grandes sociétés, les rebelles sont confrontés à deux obstacles qu’il nomme « problème de l’engagement » et « problème de coordination » qui n’existent pas dans les petites sociétés où tout le monde connaît tout le monde. Quand un individu a envie de se débarrasser du tyran qui opprime la société dans laquelle il vit, il sait aussi, en général, que le tyran va réagir brutalement et qu’il prendrait donc un grand risque en prenant la tête du mouvement. Il se dit que ce serait bien si d’autres personnes, auxquelles il pourrait se rallier par la suite, prenaient ce risque à sa place. Quand tout le monde raisonne comme cela, il ne se passe rien, en dépit du fait que le plus grand nombre aimerait que la tyrannie disparaisse.

Si le problème d’engagement est résolu parce que de nombreuses personnes, pour une raison quelconque, sont disposées à combattre le tyran, il leur restera à résoudre le problème de coordination, à s’assurer que l’engagement de tous est à la hauteur de celui de chacun et si ce n’est pas le cas, la révolution n’aura pas lieu. ‘’Ainsi, ce que les modèles formels nous apprennent, c’est que les soulèvements ne se produisent que s’il existe à la fois un engagement général (de nombreuses personnes sont prêtes à prendre un risque), et une coordination généralisée (la plupart des gens connaissent le niveau d’engagement des autres). Voilà pourquoi les révolutions n’ont lieu que lorsque des conditions très particulières sont réunies. Sauf circonstances exceptionnelles, même les situations les plus injustes resteront relativement stables’’ (Ibid. ; page 133). Le problème c’est que dans les sociétés tyranniques, les tyrans font en sorte que les sujets n’aient pas la possibilité de connaître les opinions des autres concernant un changement de régime ; de ce fait, ‘’ils ne disposent que d’informations très partielles sur les pensées et les préférences des autres, ce qui protège les institutions existantes d’un changement radical’’ (Ibid. ; page 133).

La première des mesures que prennent les tyrans consiste à réprimer très violemment la moindre révolte de façon à ce que leurs sujets hésitent très longtemps avant de contester à nouveau leur pouvoir. C’est ce qu’a fait notre gouvernement lorsqu’il a réprimé très durement les Gilets Jaunes pour ôter l’envie à ceux qui les soutenaient sans participer au mouvement de les rejoindre dans la rue. En 2026, alors que les conditions d’apparition du mouvement sont à nouveau réunies (le prix très élevé du gazole, notamment), de nombreux analystes doutent de sa reprise parce que tout le monde sait que si cela arrive, le régime de Macron va cogner encore plus fort. Il en allait de même sous l’Ancien régime et dans toutes les dictatures idéologiques, religieuses ou bananières.

Une autre mesure que prennent habituellement les tyrans consiste à saturer l’espace public en organisant des séances interminables de formation idéologique auxquelles la plupart des sujets sont contraints de participer, ou des cérémonies religieuses, et en saturant les ondes de discours radiophoniques ou télévisuels. La Boétie avait déjà remarqué que les despotes et leurs cliques ‘’entravent la communication des sujets entre eux et le partage de leur haine de l’oppresseur’’ (Ibid. ; page 122).

Dans le passé, à Hawaï où les nobles et les prêtres vivaient aux crochets du reste de la population, ils saturaient l’espace public en organisant des cérémonies religieuses incessantes liées à l’utilisation de la terre cultivée. ‘’Ces cérémonies fréquentes avaient pour fonction de rappeler à tous l’idéologie d’une hiérarchie sociale sanctionnée par les dieux et selon laquelle la propriété terrienne était réservée à la noblesse. Les prêtres hawaïens, des professionnels qui subsistaient grâce aux paysans, avaient réussi à occuper l’espace public par des cérémonies qui présupposaient et illustraient la différence de nature entre les nobles et les roturiers’’ (Ibid. ; page 135) ; les réunions organisées par la caste tyrannique permettent aussi de déceler les éventuelles réactions négatives des participants et d’y remédier….. Il en allait de même en Union soviétique ou dans la Chine maoïste où le temps libre était occupé par des séances de formation idéologique. ‘’Ces exemples illustrent une caractéristique générale des régimes de domination, qu’il s’agisse de l’Ancien Régime ou de civilisations antiques comme l’Égypte ancienne et l’empire aztèque’’ (Ibid. ; page 138).

Cette stratégie des tyrans vise à empêcher la circulation des informations qui concernent le niveau d’engagement et de coordination des uns et des autres et aussi longtemps qu’il en va ainsi, les sujets ne prennent pas le risque d’une révolte. ‘’Il n’y a pas de rébellion sans connaissance mutuelle. La Boétie l’avait déjà compris en 1577, lorsqu’il expliquait comment le « sultan ottoman » (il savait bien qu’il valait mieux ne pas mentionner le roi de France, sa véritable cible) avait retiré à ses sujets la liberté de se rencontrer et de parler du régime’’ (Ibid. ; page 140). Grandes difficultés à échanger, manque de temps disponible à l’écart des oreilles indiscrètes et peur de dévoiler son opinion font que le sujet des sociétés tyranniques ne peut s’informer de l’état d’esprit des autres sujets que très lentement, ce qui explique la longévité des régimes tyranniques. L’Allemagne hitlérienne a disparu au bout de 12 ans seulement parce qu’elle a perdu la guerre qu’elle avait déclenchée mais l’Estado Novo de Salazar a duré quarante années et l’Union soviétique soixante quatorze ans. Ceci dit, si on compare la longévité des plus récents de ces régimes (régimes de Pinochet ou de Videla qui ont duré respectivement 17 ans et 7 ans) avec celle de notre Ancien Régime, par exemple, on peut dire qu’elle diminue. Les carrières des tyrans deviennent de plus en plus courtes, ce qui est sans doute lié au niveau de formation des populations et à l’existence de moyens d’information performants.

Dans les sociétés occidentales, les institutions représentatives ont été conçues pour que la bourgeoisie puisse imposer ses préférences. L’oligarchie dirigeante sait faire peur quand il le faut, comme nous l’avons déjà dit à propos de la répression du mouvement des Gilets Jaunes, et les médias des milliardaires ou ceux du service public qui sont contrôlés par le gouvernement lequel est lui-même aux ordres des oligarques, saturent l’espace médiatique d’informations tendancieuses, biaisées ou tronquées. Heureusement, les réseaux sociaux permettent d’avoir accès à d’autres informations, qui sont souvent de mauvaise qualité mais dont certaines sont, au contraire, de très bonne qualité, et d’échanger avec des gens vivant aux quatre coins du pays, ce qui ne réjouit pas du tout nos gouvernants qui réfléchissent à une parade qu’ils n’ont pas encore trouvée.

Les tyrannies sont donc difficiles à renverser mais pour qu’il y ait de tels régimes, il faut d’abord qu’il y ait des tyrans. Les anthropologues nous ont appris que les psychopathes qui essaient de dominer pour acquérir divers avantages sont écartés ou éliminés dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs qui sont de petites communautés dont tous les membres se connaissent bien, ce qui permet d’identifier les individus non coopératifs et asociaux. Les historiens, les anthropologues et les archéologues nous ont appris que c’est au Chalcolithique (l’Âge du cuivre) seulement qu’apparurent les sociétés hiérarchiques et inégalitaires qui sont aussi des sociétés comptant beaucoup plus de membres que celles des chasseurs-cueilleurs mais il faut préciser qu’il y avait eu des prémices de cette évolution dans certaines régions dès la fin du Paléolithique et beaucoup plus près de nous, au XIXe siècle, dans des sociétés de chasseurs-cueilleurs qui stockaient des produits alimentaires. La question à laquelle les spécialistes devront répondre est « Comment des individus dominateurs-égoïstes-manipulateurs parvinrent-ils à imposer durablement leur pouvoir arbitraire à partir de ce moment là ? ».

Ceci dit et en dépit du fait qu’il existe encore de trop nombreuses tyrannies, des communautés humaines ont réussi à mettre un terme aux tyrannies, certes de manière provisoire, à Rome et à Athènes par exemple, mais aussi dans beaucoup d’autres lieux (entre autres, dans certaines des communautés Amérindiennes). Partout, les humains espèrent la disparition de ces régimes mais, malgré les révolutions anglaise, américaine et française, nous n’y sommes pas encore parvenus, loin s’en faut, parce que nos prétendues « démocraties libérales » ne sont ni des républiques, ni des démocraties mais des oligarchies ploutocratiques qu’il faudra remplacer par un authentique régime populaire.

La coopération est le fondement de la communauté nationale

‘’Tout d’abord, l’esprit humain possède un modèle d’action collective, pour ainsi dire, et ce modèle a été façonné par des millénaires de coopération autour de tâches telles que la chasse ou la protection, la construction d’abris, et ainsi de suite. Or, ces actions sont généralement régies par des règles acceptées par tous – par exemple, le chasseur qui abat la proie se voit attribuer un morceau de choix. Dans la mesure où la coopération dépend du respect de ces normes par tous, leur changement est généralement perçu comme une tentative de tricherie de la part de ceux qui visent à obtenir un bénéfice plus grand sans fournir d’efforts…..les gens attendent de tous les participants à une action collective qu’ils démontrent leur engagement’’ (Ibid. ; page 222). Les humains n’aiment ni les tire-au-flanc ni ceux qui perturbent l’action collective ; dès leur plus jeune âge, les enfants manifestent des émotions morales lorsque l’un d’entre eux perturbe leur action collective ou en modifie les règles. Par ailleurs, pour la plupart des humains, la communauté à laquelle ils appartiennent est comprise comme une action collective et ‘’les récits nationaux présentent la nation comme une forme d’action collective…..En d’autres termes, les récits nationaux sont un moyen pour les gens de se persuader les uns les autres et eux-mêmes que leur société résulte d’une action collective, car ils perçoivent intuitivement les avantages d’une telle organisation’’ (Ibid. ; page 224). Cette compréhension de la nation comme œuvre collective et coopérative, à l’instar des communautés de chasseurs-cueilleurs, présente un grand intérêt parce qu’ elle implique que la nation n’est pas qu’une construction historique et culturelle mais qu’elle résulte du besoin naturel qu’ont les humains de constituer des communautés dans lesquelles ils agissent de manière collective et coopérative à la réalisation d’un but commun. La nation ne serait donc pas une « idée platonicienne » ou une essence éternelle que nous devrions célébrer le plus souvent possible pour oublier les difficultés et les injustices bien réelles auxquelles nous sommes confrontés, « faire nation », consisterait, d’abord et avant tout, à agir ensemble en vue d’un bien commun ; ce que nous venons de décrire, ce sont deux conceptions complètement différentes de la nation, nation éthérée des nationalistes et des libéraux du passé, d’une part, et communauté nationale dont les membres œuvrent de manière solidaire, d’autre part. La nation ne se résume pas au récit national ; celui-ci sert à mettre en perspective et à accréditer l’utilité de l’effort collectif. Une communauté nationale dont les membres ne font plus rien ensemble ne peut que se défaire et c’est ce à quoi nous assistons dans notre société occidentale individualiste.

Coopération et immigration

Nous avons déjà parlé précédemment des travaux que le sociologue Robert Putnam a consacrés à la confiance sociale : ‘’Comme l’ont démontré Robert Putnam et d’autres chercheurs, il existe une corrélation négative évidente entre l’homogénéité ethnique et la force des liens dans la société civile. Plus la diversité est grande, plus les liens sociaux dans la population d’accueil se distendent et se raréfient’’ (Ibid. ; page 225). Ces études révèlent que c’est l’expérience locale qui fait diminuer le niveau de confiance et non pas les idéologies, ‘’ [Cela suggère que] l’attitude à l’égard des nouveaux arrivants n’est pas une affaire de « grande idéologie » concernant la nation dans son ensemble et les avantages ou désavantages de l’immigration, mais une question d’expériences et d’interactions quotidiennes avec des individus d’origines différentes’’ (Ibid. ; page 226). Et cela est d’autant plus vrai que la société est une société dans laquelle le niveau de confiance est très élevé, au Danemark, par exemple, où des études ont été menées pour déterminer les impacts de l’immigration sur la société ; ces dernières études ont été commandées par les socialistes danois et elles ont confirmé celles qui avaient été faites par A. Alesina et E. Glaeser aux USA, ce qui les a amenés à changer complètement leur programme en matière de politique migratoire. Alors, pourquoi des gens qui ont une image fortement positive de la coopération refusent-ils d’intégrer les immigrés ? Eh bien, parce que comme ‘’[Nous l’avons vu,] nos esprits ont été façonnés de sorte à pouvoir surmonter un obstacle majeur à la coopération : la difficulté à évaluer par avance l’engagement des différents agents. Ceux qui ont promis de vous aider peuvent très bien vous faire défaut. Nous savons, grâce à des études expérimentales, que les gens se donnent beaucoup de mal pour évaluer le potentiel coopératif d’un individu et que la participation à des actions collectives antérieures joue un rôle important dans cette évaluation. En tout état de cause, les humains préfèrent interagir avec d’autres humains ayant déjà fait leurs preuves. C’est pourquoi les associations et toutes sortes de groupements coopératifs font montre d’une certaine stabilité, que des groupes politiques persistent bien après avoir atteint leurs objectifs de départ et que les ethnies et les nations sont des groupes sociaux si stables’’ (Ibid. ; pages 227-228). Lorsque les membres d’une communauté très coopérative ne peuvent pas être certains de la volonté qu’ont les autres de participer à l’œuvre collective, parce qu’une partie d’entre eux appartiennent à différentes ethnies dont les cultures sont très différentes de la leur, ils s’investissent moins et, de ce fait, la solidarité se délite, c’est ce qu’ont craint les socialistes danois qui ont mis un terme à l’immigration pour enrayer la montée de l’individualisme qui mettait en péril leur très généreux système de sécurité sociale. Contrairement à ce que disent la plupart des médias et des politiciens, le rejet de l’immigration n’est pas provoqué essentiellement par le racisme mais par la crainte que la communauté soit pillée par des tricheurs qui sont venus d’ailleurs pour profiter d’un système auquel ils n’ont pas contribué.

La démocratie empêchée

Selon Pascal Boyer, ‘’Lorsque les humains ont commencé à vivre ensemble dans de grandes communautés, ils ne se sont pas défaits de leur psychologie ancestrale…..Ces compétences mentales ont été affinées par la sélection naturelle au cours de milliers de générations en raison de l’avantage reproductif, même minime, qu’elles conféraient à des organismes qui étaient ainsi mieux à même d’évoluer dans des environnements particuliers. C’est la raison pour laquelle la politique est, entre autres choses, affaire de biologie’’ (Ibid. ; pages 235-236) et ‘’moins une affaire d’arguments que de signaux moraux, de fidélités partisanes et de dominations masquées’’ (Ibid. ; 4e de couverture).

Dans ce livre, il explique que les fidélités partisanes, qui tendent à figer la vie politique, sont liées à notre psychologie coalitionnelle (laquelle s’active dans toutes les situations où nous percevons que des groupes organisés entrent en concurrence pour exploiter certaines ressources) : ‘’La psychologie coalitionnelle est un ensemble de mécanismes mentaux sophistiqués qui nous incitent à obtenir des informations sur les qualités et les dispositions de nos partenaires et à surveiller le sérieux de leur engagement. Il s’agit là de tout sauf d’une envie aveugle de suivre la foule ou d’appartenir à un groupe. C’est pourquoi il ne faut pas croire que les gens adhèrent à des mouvements politiques ou font leurs choix par « tribalisme ». Les membres d’un mouvement politique sont des alliés, pas des moutons…..Penser que les gens sont aveuglément « tribaux » pose un autre problème : cela laisserait entendre que l’attachement des gens à un groupe ou à une alliance, leur désir de les défendre et de renforcer leur influence, est une sorte de pathologie, une manière irrationnelle d’interagir avec les autres. Or, loin d’être une distorsion ou un dysfonctionnement, la psychologie coalitionnelle est le fondement de presque toutes nos interactions sociales et de toutes les actions collectives à travers lesquelles nous exerçons une influence sur la nature et le monde social’’ (Ibid. ; pages 85-86). Comme l’avait noté la philosophe Simone Weil, qui pensait qu’il fallait interdire les partis politiques, les fidélités partisanes empêchent de penser, c’est pourquoi ‘’les partis politiques sont capables de changer de programme et même d’abandonner certains de leurs objectifs initiaux tout en conservant leur identité et la plupart de leurs membres’’ (Ibid. page 80). Mais, si les fidélités partisanes continuent de jouer un rôle important dans certains pays, ce n’est plus vraiment le cas en France où 68% des électeurs ne se reconnaissent dans aucun des partis politiques existants, ce qui n’infirme en rien le propos de notre auteur.

Par contre, il est certain que les choix politiques ne sont pas purement rationnels, qu’ils ne répondent pas à l’exigence de cohérence, très loin s’en faut, et que nos intuitions morales naturelles ont une importance essentielle, beaucoup plus grande sans doute que celle des idéologies. Par ailleurs, il est tout aussi certain que des ‘’dominations masquées’’ et dissimulées par nos médias, faussent totalement le processus politique de façon à favoriser une minorité de privilégiés égoïstes, dominateurs et manipulateurs dont la surreprésentation est avérée dans les milieux dirigeants des sphères politique et économique. Ces ‘’dominations masquées’’ n’échappent pas à la plupart de nos compatriotes qui ont compris intuitivement que les « Gros » s’engraissent au détriment de tous les autres et manipulent le pouvoir et les processus politiques. Les démocrates athéniens avaient réussi à marginaliser les ploutocrates, à les empêcher de dominer la scène politique, en créant un système direct d’expression de la volonté populaire, à savoir la démocratie qui ne peut être que directe, la prétendue démocratie libérale étant en fait utilisée par les ploutocrates pour assurer leur domination. La démocratie athénienne disparut quand le régime oligarchique des Macédoniens l’emporta militairement sur Athènes et restaura l’oligarchie. La marginalisation des ploutocrates passera nécessairement par l’instauration du référendum d’initiative populaire intégral et c’est la raison pour laquelle ils luttent d’arrache-pied pour empêcher une telle avancée qui est souhaitée par une très nette majorité de Français. D’autres mesures seraient sans doute nécessaires, comme la réduction des très grandes fortunes qui sont une source importante d’inégalité politique.

Enfin, Pascal Boyer pense que ‘’Nos instincts sociaux nous ont permis et nous permettent encore de créer la solidarité et la coopération dans nos communautés – deux traits, propres à notre espèce, qui sont le fondement des sociétés démocratiques’’ (Ibid. ; 4e de couverture’’), ce qui peut nous rendre optimistes quant à la possibilité de l’instauration future d’un authentique régime populaire fondé sur la solidarité, la coopération et le partage. Alors, oui, la démocratie n’existe pas dans l’état actuel des choses mais elle n’est pas impossible dans nos grandes sociétés ; même s’il n’est pas possible de recréer l’espèce de « démocratie consensuelle » que pratiquait les chasseurs-cueilleurs, il est au moins possible de créer une vraie démocratie visant à respecter la volonté de la majorité.

BG
Author: BG

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