Contre les nations, la démocratie et la justice sociale : le néolibéralisme

Le néolibéralisme est une des dernières variantes du libéralisme, un courant philosophique qui naquit à la fin du XVIIe siècle et qui a généré de nombreux sous-courants ayant tous un point commun essentiel : l’individualisme. Selon l’historien canadien Quinn Slobodian, qui est un spécialiste de l’histoire des idées libérales, le néolibéralisme est apparu au lendemain de la première guerre mondiale, bien avant le fameux colloque Walter Lippmann qui eut lieu à Paris en août 1938. C’est en Europe, à Vienne puis à Genève, qu’un groupe d’économistes, qui se donnèrent le nom de néolibéraux au cours des années 1930, fonda ce courant de pensée. Ludwig von Mises et Friedrich Hayek ont été les intellectuels principaux de ce courant qui en compta beaucoup d’autres. L’œuvre de Hayek est une des principales références de la droite conservatrice mais l’influence du néolibéralisme s’étend bien au-delà de celle-ci, la plupart des socialistes européens, comme les Français Pascal Lamy et Jacques Delors par exemple, ayant rallié ce courant dès les années 1980. Le néolibéralisme est l’idéologie qui imprègne toute la construction européenne, depuis ses débuts, c’est pourquoi on ne peut pas se contenter d’incriminer l’Union Européenne sans blâmer l’idéologie néolibérale, ce que ne font jamais les « souverainistes ».

Les principes essentiels du néolibéralisme

Quinn Slobodian résume la pensée des « Globalistes », ces intellectuels néolibéraux de l’École de Genève dans les termes suivants (« Les Globalistes » ; pages 296 et 297):

  • ‘’Il est impossible d’organiser le marché parce qu’il est impossible de tout savoir des activités économiques. Par conséquent, la seule chose qui peut être faite consiste à édicter une mince couche de règles permettant au marché de fonctionner le moins mal possible’’.

Ce principe est à l’origine de leur refus de toute planification, de toute intervention de l’État dans l’économie et de toute redistribution. Ils souhaitent aussi que les frontières nationales soient démantelées de façon à ce que les capitaux, les marchandises et les travailleurs puissent circuler sans aucune entrave. C’est un argument essentiel de Hayek qui a cessé très tôt de faire des recherches s’appuyant sur des statistiques parce qu’il pensait qu’elles ne menaient à rien.

  • ‘’Le globalisme doit l’emporter sur le nationalisme parce que seul le capitalisme est internationaliste tandis que le socialisme est toujours nationaliste’’.

L’ennemi principal des néolibéraux est ce qu’ils appellent le « nationalisme économique » qui est à l’opposé de ce qu’ils proposent. Lors de son intervention à la Conférence des études internationales de 1939, l’économiste néolibéral Michael Heilperin opposa au nationalisme économique ‘’l’internationalisme économique, qu’il définit comme une politique visant à empêcher les frontières politiques d’exercer quelque effet perturbateur sur les relations économiques entre les territoires de part et d’autre de la frontière’’ (cité par Quinn Slobodian ; « Les Globalistes » ; page 107). ‘’Conformément à la position globalisatrice militante de l’école de Genève développée depuis les années 1930, la limitation de la souveraineté constitue le cœur du problème. Il [Michael Heilperin] affirme explicitement qu’il faut « subordonner » les objectifs nationaux à l’ordre international . Rejoignant la perspective fédéraliste de Mises, Robbins et Hayek, il déclare que « l’importance des frontières nationales […..] devra être radicalement et énergiquement diminuée ». Les frontières nationales ne seront plus que de « simples lignes de démarcation administratives », et les gouvernements nationaux n’auront que « des pouvoirs limités sur leurs populations »’’. (Ibid. ; page 148). M. Heilperin a écrit dans « The Trade of Nations » qu’il fallait réorganiser « les frontières des nations pour réduire délibérément leurs capacités d’autosuffisance ». On peut rapprocher cette idée de la volonté affichée par les dirigeants occidentaux de faire éclater la Russie, qui est presque autosuffisante, en un nombre de petits États variant, selon les projets, de 5 à 200.

  • ‘’ L’ordre économique mondial dépend de la protection du dominium (le droit de propriété) contre les abus de pouvoir de l’imperium (la loi des États)’’.

Autrement dit, la liberté d’investissement et de désinvestissement de l’oligarchie financière doit prévaloir sur celle des États, qui, dès lors, ne sont plus indépendants et sont livrés aux prédateurs financiers du monde entier. De plus, à partir du moment où de nombreux investissements étrangers ont eu lieu dans un pays, les investisseurs peuvent exercer un chantage qui limite les choix politiques du dit pays : ‘’Dans la vision néolibérale de l’ordre mondial, l’économie mondiale exerce sa discipline sur les nations par la menace perpétuelle d’une crise, de la fuite des investissements qui sanctionne toute tentative de développer une politique sociale, et par des attaques spéculatives sur la monnaie en réaction aux augmentations des dépenses publiques’’ (Ibid. ; page 295). Le globalisme financier est un piège, dans lequel la plupart des États sont tombés, qui permet à l’oligarchie financière mondialisée de tenir en laisse les États nationaux et donc de les priver de toute réelle indépendance.

  • ‘’La souveraineté du consommateur doit l’emporter sur la souveraineté nationale et la distinction public/privé compte davantage que la distinction étranger/national’’.

Comme l’a écrit l’économiste néolibéral William Rappard, en 1931, l’objectif de l’unité mondiale doit l’emporter sur ‘’la folie malfaisante de la doctrine de la souveraineté nationale absolue’’ (cité par Quinn Slobodian ; page 109). Les néolibéraux, comme tous les libéraux, sont des individualistes pour lesquels les communautés, les nations, sont des résidus du passé « tribal » de l’humanité auxquels ils n’accordent aucune importance même s’ils sont contraints de « faire avec » parce qu’ils suspectaient déjà au cours des années 1930 que les affects nationaux n’étaient pas près de disparaître. ‘’Le défi pour les néolibéraux consiste à concilier la réalité du nationalisme avec l’exigence constante d’un ordre économique supranational’’ (Ibid. ; page 108). À défaut de pouvoir tirer un trait sur les nations, ils pensent qu’il faut limiter l’existence des nations à leur folklore et les ligoter dans des institutions et des règles internationales qui assurent le bon fonctionnement du marché et la protection de la propriété, les deux piliers du néolibéralisme qui sont aussi les deux seules raisons d’être de cette idéologie absurde. Absurde, parce que depuis la nuit des temps paléolithiques, les humains se sont consacrés d’abord à la pérennité de leurs communautés, comme l’a expliqué l’anthropologue Pierre Clastres (« Archéologie de la violence »), et non pas à l’enrichissement sans fin d’une infime minorité dont les propriétés devraient être sacralisées.

Friedrich Hayek et Lionel Robbins ont proposé de créer un gouvernement supranational et des fédérations, larges et souples, au sein desquelles les nations constituantes garderaient le contrôle sur la politique culturelle mais seraient tenues de garantir entre elles le libre-échange et la libre-circulation des capitaux. Ils croyaient, très naïvement, satisfaire ainsi les peuples et ‘’Ils misent aussi explicitement sur la capacité de leur projet fédéral à saper les velléités d’administration publique de l’industrie et les revendications populaires pour des politiques redistributives’’ (Ibid. ; page 110). Les néolibéraux ont donc décrit le comportement de l’actuelle Union Européenne, dès les années 1930.

  • ‘’Il n’est nul besoin d’un État mondial parce qu’il suffit d’imposer un droit mondial et des institutions internationales agissant comme des mécanismes visant à protéger et à amplifier la concurrence, sans offrir de place pour la formulation de revendications populaires’’.

Les théoriciens néolibéraux ont préconisé de conserver les États en prenant soin de les ligoter totalement de façon à ce que leurs citoyens ne puissent jamais faire aboutir leurs demandes. Le rôle de l’État se résumerait donc au maintien de l’ordre néolibéral et d’une indépendance nationale parfaitement illusoire qui pourrait s’accompagner d’un folklore national destiné à maintenir l’illusion de la dite indépendance. L’identité nationale, qui est mise en avant par les Identitaires, est parfaitement compatible avec la vue-du-monde des néolibéraux ; elle ne menace en rien le projet néolibéral qui vise à réduire la vie de la nation à un folklore dont la portée et la dangerosité sont nulles. C’est très exactement ce à quoi mènent les projets des nationaux-libéraux et des libéraux-conservateurs qui jouent totalement le jeu de l’Union Européenne et qui ne remettent pas en cause les principes du néolibéralisme.

Les grandes organisations internationales telles que l’UE mais aussi l’OMC, le FMI, la Banque Mondiale, etc., qui ont imposé les principes du néolibéralisme au cours des décennies passées (leur influence et leur importance décroissent avec la montée en puissance des BRICS) visent à affaiblir les démocraties et donc à mettre un terme aux politiques de redistribution : ‘’Ce que j’ai nommé « ordoglobalisme » permet de comprendre la Communauté économique européenne (CEE) et plus tard l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) comme étant des systèmes de pouvoir fondés sur le droit, inscrivant les marchés dans un cadre qui se situe au-delà de tout contrôle démocratique tout en cherchant à se créer une légitimité en offrant aux citoyens des droits individuels directs, par-delà la nation. Il est à noter que, dans cette transposition de l’ordolibéralisme du cadre national à l’échelle mondiale ou internationale, disparaît l’inclusion tant vantée d’aspects de l’État redistributif’’ (Quinn Slobodian ; « Les Globalistes » ; page 290).

  • ‘’La démocratie représente une menace potentielle pour le fonctionnement de l’ordre du marché. Par conséquent, il est nécessaire d’adopter des garde-fous contre le pouvoir disruptif de la démocratie. Elle est dangereuse en ce qu’elle légitime les revendications de redistribution. Tous les problèmes économiques mondiaux proviennent des combats nationaux autour de l’équité’’.

Les choses sont claires, il n’y a aucun lien entre le néolibéralisme et la démocratie, bien au contraire. Parce que les peuples s’accrochent à l’idée d’une vraie démocratie, il faut maintenir l’illusion de démocratie qu’est le système représentatif et ne pas céder aux demandes de démocratie directe qui sont exprimées par une large majorité, en France notamment. Qualifier le monde occidental de monde démocratique est un pur mensonge ; l’Occident néolibéral est dirigé par une oligarchie ploutocratique, ce qui est reconnu par un nombre grandissant d’universitaires aux USA, en particulier. Une grande étude menée dans ce pays par des chercheurs en science politique a montré que les décisions prises par les Représentants et par les Sénateurs sont toujours en ligne avec ce que souhaitent les très riches tandis qu’elles répondent aux aspirations populaires uniquement quand celles-ci coïncident avec celles des plus riches, ce qui est rare.

Jan Tumlir, un économiste néolibéral de l’École de Genève, a dit que c’est peut-être la démocratie qui, par sa propre logique, conduit au socialisme (cité par Quinn Slobodian dans « Les Globalistes », page 275) ; en fait, ce n’est pas la logique interne de la démocratie qui conduit à l’adoption de lois favorisant la redistribution économique et la protection sociale, mais la démocratie permet l’expression de la solidarité et du refus des inégalités trop importantes auxquels aspirent la plupart des humains, ce qui n’est pas pour plaire aux néolibéraux selon lesquels, toute redistribution, aussi faible soit-elle, est une marque de socialisme voire même de communisme. Hayek disait ‘’Quand on commence à parler de nation, on s’approche du communisme’’. Il avait bien compris que la nation, quand elle est authentique, va nécessairement de pair avec du commun, du communautaire et du partage, ce qu’il assimilait, à tort, au communisme.

L’Union Européenne : un modèle de supranationalité concocté par des néolibéraux

L’objectif des néolibéraux est de « ligoter l’Ulysse de l’État démocratique au mât de l’économie mondiale », grâce à des structures de gouvernement et de droit, de façon à ce que le marché puisse fonctionner sans entraves. Pascal Lamy qui fut directeur général de l’OMC après avoir été commissaire européen en charge du commerce, a dit que ‘’l’édification de l’Europe est en fait l’expérience la plus ambitieuse de gouvernance supranationale jamais tentée ; en tant que « laboratoire », l’expérience européenne […] offre des pistes intéressantes pour le niveau mondial’’ (Conférence prononcée à l’IEP de Paris le 21 octobre 2005). Les néolibéraux envisagent donc de généraliser le modèle européen de supranationalité à l’échelle du monde mais sans nécessairement créer un État mondial parce que l’organisation du monde telle qu’ils l’imaginent permet de réduire à peu de choses les « droits de souveraineté » (comme disait Althusius) des États nationaux. Accepter l’UE revient à tirer un trait définitif sur l’indépendance des nations qui en sont membres contrairement à ce que semblent croire les nationaux-libéraux et les libéraux-conservateurs qui s’accommodent de cette organisation et affirment qu’elle est conciliable avec l’indépendance nationale.

Pour Ludwig von Mises, ‘’l’ordonnancement du monde en nations est incompatible avec les principes économiques, car il empêche d’organiser de manière optimale la main d’œuvre et les autres facteurs de production. Idéalement, les lois économiques doivent à terme l’emporter sur celles de la politique…..Dans la perspective normative de Mises d’une économie épurée de la politique, les populations augmenteraient et diminueraient avec le temps ; et les nationalités disparaîtraient, dans certains cas, ou seraient absorbées par assimilation’’ (ibid. ; page 121). Il souhaitait que les États se dénationalisent parce qu’il comprenait bien que l’affect national est intrinsèquement lié à la justice sociale et à l’égalité politique laquelle permet aux revendications populaires, notamment celles qui concernent la redistribution des richesses, de s’imposer. Mises, comme tous les libéraux, n’aimait pas l’activité politique parce que celle-ci mène inévitablement à la redistribution des richesses, à l’intérieur des communautés politiques, et à l’établissement de frontières et à la concurrence avec les autres communautés, toutes choses dont les néolibéraux, et les libéraux en général, considèrent qu’elles sont mauvaises. Les libéraux n’aiment pas le politique mais l’être humain est, par nature, un être politique et, comme l’a écrit le biologiste Edward Wilson, il n’est pas un « Homo economicus ». L’anthropologie sur laquelle repose le libéralisme est fausse.

Contrairement à ce que croient les gens de droite, à savoir que la cause nationale et le libéralisme sont naturellement liés, ces derniers sont, en fait, incompatibles parce que le libéralisme est individualiste et donc cosmopolite comme le rappelle Quinn Slobodian (« les Globalistes ; page 122) : ‘’Mises concède que sa compréhension du monde coïncide en de nombreux points avec celle de Marx……..Le libéralisme comme le socialisme marxiste sont de nature cosmopolite’’ (cf. L. von Mises ; « Nation, État et économie »). Mises pensait que les principes économiques seraient les seuls principes acceptables pour l’organisation du monde du fait de leur rationalité tandis que le « nationisme », qui est fondé sur des émotions, serait néfaste. Il était conscient de la puissance de l’émotion patriotique, ce qui l’avait amené à penser que les nations étaient les principaux obstacles au projet d’économie totalement mondialisée qui est promue par les néolibéraux. En 1945, Hayek reprendra à son compte les idées de Mises, notamment celle qui concerne le rassemblement des nations dans une fédération au sein de laquelle ‘’le pouvoir des États nationaux sera limité dans l’intérêt d’une organisation centrale’’ (Central European Trade Review, vol.3, n°3, 1945, pages 49-52). Pour lui, il était primordial que l’indépendance des nations soit limitée. C’est ce que pensent les actuels européistes et c’est cette idée qu’ils mettent en œuvre dans l’UE.

Néolibéralisme, justice sociale et république

Pour les néolibéraux, les inégalités, y compris les plus extravagantes, sont normales, or, nous savons, parce que l’histoire nous permet d’observer ce qui se passe quand on s’approche des conditions d’un marché libre, que dans de telles conditions, une infime minorité s’enrichit énormément. Le système néolibéral ne peut mener à autre chose qu’à la formation d’une société terriblement inégalitaire dans laquelle les droits politiques ne sont pas les mêmes pour tous puisque les plus riches peuvent manipuler l’opinion avec leurs médias, leurs journaux et leurs chaînes de télévision, mais plus encore de nos jours avec les réseaux sociaux qui ne sont pas neutres du tout du fait de l’utilisation d’algorithmes qui favorisent certaines opinions et permettent de renforcer considérablement leur diffusion.

Dans son dernier ouvrage, le « prix Nobel d’économie » Joseph Stiglitz, a écrit : ‘’Un thème central de l’économie moderne est le lien entre pouvoir économique et pouvoir politique. La concentration du pouvoir économique mène à une concentration du pouvoir politique, d’où des mesures renforçant encore la concentration du pouvoir économique. En l’occurrence, les conséquences sociétales vont bien au-delà des méfaits ordinairement associés au pouvoir de marché qu’attaquaient les lois antitrust du XXe siècle, pour le pétrole ou les cigarettes’’ (« Les routes de la liberté » ; page 259). Dans ce passage, l’économiste accuse les propriétaires des médias électroniques de favoriser la diffusion des idées néolibérales et de limiter celle des idées qui dénoncent les effets délétères du néolibéralisme. Ceci dit, on constate que la propagande des milliardaires ne fonctionne pas complètement, même si elle ralentit la prise de conscience de ceux qui sont les principaux utilisateurs des réseaux sociaux, à savoir les plus jeunes. Malgré cela, un sondage récent indique que 58% des Étatsuniens de 18 à 30 ans, pensent que le capitalisme fait plus de mal que de bien ! En fait, la force de l’évidence finit toujours par l’emporter mais le pouvoir médiatique des très riches doit être dénoncé et son démantèlement doit être un objectif des républicains authentiques, d’autant plus que les progrès rapides de l’IA vont donner des moyens de plus en plus importants à ceux qui détiennent les médias informatiques de masse. Dans son dernier ouvrage, Joseph Stiglitz, qui fut économiste en chef de la Banque Mondiale, a écrit à ce sujet qu’ ‘’Une démocratie efficace exige qu’on limite le pouvoir des entreprises et qu’on réduise les inégalités de richesse’’ (« Les routes de la liberté » ; page 341) parce que ces dernières sont à l’origine d’inégalités politiques inacceptables.

La propriété est une des deux valeurs cardinales des libéraux, l’autre étant l’individualisme ; elle est même, selon eux, une valeur centrale de la civilisation européenne qui doit être préservée à tout prix : ‘’Le fascisme et les mouvements similaires cherchant à mettre en place des dictatures sont remplis des meilleures intentions et […] leur intervention a, pour l’instant, sauvé la civilisation européenne. Le mérite qui en revient au fascisme demeurera éternellement dans l’histoire’’ (Ludwig von Mises ; « Liberalism » ; page 51). Cet écrit date de 1927 et en 1922, il avait écrit que ‘’Le plus sûr fondement de notre civilisation, c’est d’avoir toujours résisté aux assauts de ceux qui voulaient sans cesse recommencer le partage’’ (« Le socialisme, étude économique et sociologique » ; page 54 dans la traduction française de 1938). Les néolibéraux sont opposés à toute forme de redistribution et ils sont prêts, depuis toujours, à utiliser tous les moyens pour protéger la propriété, y compris quand elle a pour origine l’esclavage, les expropriations forcées des petits propriétaires par les compagnies de chemin de fer et les ententes monopolistiques comme ce fut le cas aux USA ; ces dernières sont toujours d’actualité comme mon expérience personnelle m’a permis de le constater (répartition des contrats et partage des marchés qui permettent d’augmenter les marges au détriment des institutions publiques et des consommateurs). Joseph Stiglitz a écrit à ce sujet que ‘’….les entreprises cherchent à entrer en collusion et le feraient encore plus en l’absence de lois antitrust, mais aussi qu’il y a malgré tout une forte tendance à l’accumulation de pouvoir. Sans intervention gouvernementale, l’idéal libéral de marchés libres et concurrentiels s’envolerait en fumée’’ (« Les routes de la servitude » ; page 374). Contrairement à ce qu’affirment les libéraux, l’intervention de l’État est nécessaire pour empêcher les entreprises, qui détestent la concurrence, d’établir des monopoles. Les entreprises ne visent pas au bien commun, elles visent seulement à l’augmentation du profit pour les actionnaires, c’est le seul principe qu’elles admettent spontanément. Le fonctionnement du marché doit donc être protégé par l’État.

Friedrich Hayek a dit : ‘’Je préfère un dictateur libéral à un gouvernement démocratique manquant de libéralisme’’ et ‘’Il est possible pour un dictateur de gouverner de manière libérale’’ ; il dit cela à propos d’Augusto Pinochet, le tyran chilien qui fut responsable d’un grand nombre de meurtres et de disparitions mais qui était aussi un néolibéral convaincu. Les néolibéraux ne sont jamais opposés aux méthodes les plus opposées aux principes démocratiques et républicains quand il s’agit de protéger la propriété et le marché, qui sont les vaches sacrées de leur religion. L’évolution des actuels dirigeants néolibéraux de l’Union Européenne vers l’autoritarisme n’est donc pas une nouveauté ; les pères fondateurs du néolibéralisme se sont félicités, ou ont soutenu clairement, comme le firent F. Hayek et M. Friedman, les pires des tyrannies. Joseph Stiglitz écrit dans la conclusion de son dernier livre : ‘’Bref, Hayek et Friedman se trompaient. Le capitalisme néolibéral, sans entraves, est antithétique d’une démocratie viable. L’ouvrage célèbre d’Hayek, « La route de la servitude », prétendait qu’un État trop présent ouvrait la voie à notre perte de liberté. Il est désormais évident que les marchés libres et sans entraves, préconisés par Hayek et Friedman et par tant d’autres à droite, nous ont mis sur la route du fascisme, vers une version de l’autoritarisme rendue pire encore par les avancées de la science et de la technologie, un univers à la Orwell où la surveillance est à l’ordre du jour et où la vérité a été sacrifiée au pouvoir’’ (« Les routes de la liberté » ; page 379). Il a totalement raison, même si le régime dont l’Occident néolibéral est en train d’accoucher n’est pas le fascisme de Mussolini qui était un nationalisme extrémiste ce que n’est pas du tout l’idéologie autoritaire de l’oligarchie ploutocratique. Le régime autoritaire qui émerge dans l’Occident néolibéral est d’un type nouveau ; il ne combat pas frontalement les principes républicains et démocratiques bien que ceux-ci lui soient complètement étrangers. C’est un système plus sournois que les systèmes autoritaires du passé qui utilise les moyens beaucoup plus « soft », bien que redoutables, que lui offre la maîtrise des moyens d’information issus de la technologie informatique et, maintenant, de l’IA. Le néolibéralisme débouche sur une société à deux vitesses dans laquelle une petite minorité extrêmement riche entend maintenir ses privilèges par une propagande insidieuse et permanente et par un contrôle de plus en plus efficace des classes dominées.

Conclusion

Le néolibéralisme, qui est, d’une part, la forme dominante du libéralisme dans l’Occident contemporain et, d’autre part, l’idéologie de l’oligarchie européiste, est à la fois hostile au politique, à la démocratie, aux nations et à toute forme de justice sociale. En cela, il est à l’exact opposé du républicanisme postmoderne ou néoclassique que nous avons décrit dans divers articles, car ce dernier est ordonné à la communauté nationale, à l’indépendance nationale, à l’autonomie politique du peuple, qui doit être mobilisé et actif politiquement, et à la solidarité effective des compatriotes. Le néolibéralisme, comme les autres variantes du libéralisme, vise à la disparition du politique, ce qui est parfaitement illusoire parce que l’être humain est, par nature, un animal politique (Aristote).

Non seulement il n’y a aucun lien entre le néolibéralisme et la démocratie mais les néolibéraux ont toujours été hostiles à cette dernière : ‘’Pour les néolibéraux, le problème qui se pose après la Seconde Guerre mondiale est le même que celui qui avait miné les États après la Première : la progression incontrôlée de la démocratie. En 1932, l’ordolibéral Walter Eucken dénonçait « la démocratisation du monde ». Il faisait référence au suffrage universel masculin dans les nations industrialisées, par lequel entraient en politique « le peuple et ses passions, les groupes d’intérêts et les forces chaotiques des masses »’’ (Quinn Slobodian ; « Les Globalistes » ; page 140).

Par ailleurs, les néolibéraux détestent, depuis toujours, les nations qui gênent la circulation des capitaux, des marchandises et des hommes et qui limitent, de ce fait, les profits des investisseurs, lesquels sont, en dernière analyse, la seule raison d’être de cette idéologie dont les promoteurs n’ont pas hésité à opposer les droits du capital aux droits des citoyens et même aux droits de cet homme universel dont parlent différentes Déclarations. Comme l’a noté Quinn Slobodian, ‘’À partir de 1945, les néolibéraux travaillent avec et aux côtés de la Chambre de commerce internationale pour défendre les privilèges menacés d’une classe particulière’’ et ‘’Lorsque, dans les années qui suivent 1945, les néolibéraux proposent une « bonne » OIC qui limiterait la souveraineté nationale et ferait en sorte que les droits des investisseurs seraient plus importants que les droits civils, ils sont considérés comme des dinosaures ou des rêveurs. Pourtant, ce qui était dénoncé dans les années 1950 comme un « mythe dix-neuviémiste » – croire que l’on pouvait revenir à une époque antérieure – est devenu réalité au XXIe siècle’’ (Ibid. ; page 161). Quant à Joseph Stiglitz, il écrit qu’en plus de s’être trompés sur toute la ligne, les théoriciens néolibéraux sont au service de l’oligarchie ploutocratique : ‘’Serviteurs intellectuels des capitalistes, Friedman et Hayek voulaient réduire le rôle du gouvernement et l’action collective’’ (Joseph Stiglitz ; « Les routes de la liberté » ; page 67).

Les nationaux-libéraux et les libéraux-conservateurs, qui n’ont jamais esquissé la moindre critique du néolibéralisme, n’ont ni le républicanisme, ni la démocratie chevillés au corps, mais ils affichent une passion pour la nation, une nation il est vrai très éthérée, très symbolique, bien que le néolibéralisme auquel ils adhèrent pleinement soit radicalement hostile à l’État national. C’est une contradiction insurmontable mais, en fait, les droites ont toujours privilégié la défense des intérêts des très riches. Franco, Salazar, Pétain et tous les despotes conservateurs d’Europe centrale (avant 1945) mais aussi les nazis et les fascistes, ont préservé les patrimoines des très riches (lesquels se sont même considérablement enrichis en Allemagne où la main d’œuvre mise à leur disposition par l’État nazi ne leur coûtait vraiment pas cher !), ce qui a amené Ludwig von Mises à remercier Mussolini d’avoir protégé la propriété des projets funestes des communistes. Entre, d’une part, la liberté politique et les libertés personnelles et, d’autre part la propriété, les néolibéraux choisissent toujours la propriété et les libertés des seuls propriétaires les plus riches. Comme le souligne Joseph Stiglitz, les néolibéraux et les libertariens refusent de reconnaître que l’augmentation de la liberté pour certains se fait toujours au détriment de la liberté des autres (« Les routes de la liberté » ; page 92) ; ils ne prennent en compte que la seule liberté des puissants alors qu’une bonne politique doit viser à préserver les libertés de tous, ce qui implique que les devoirs et les contraintes collectives soient également réparties, parce qu’il ne peut y avoir de liberté absolue.

Quant aux « souverainistes » qui accusent l’UE d’être à l’origine de tous les maux des nations européennes, ce en quoi ils ont en partie raison, ils ne perçoivent pas, ou préfèrent ignorer, la véritable origine de ces maux, à savoir le néolibéralisme qui règne sans partage dans les milieux dirigeants européens. De ce fait, ils pensent qu’une fois sortis de l’UE, les États nationaux seront sauvés, ce qui ne peut être le cas puisque les classes politiques nationales sont elles aussi saturées de néolibéralisme. Farage, par exemple, a été à l’origine du Brexit mais il est libertarien, or tous les libertariens, qui sont des libéraux « intégristes », en ce sens qu’ils se réclament des fondateurs du libéralisme, John Locke en particulier, sont des néolibéraux. Les libertariens reprochent à l’UE d’être une technostructure bureaucratique, ce qui est vrai, mais ils sont de purs individualistes bien plus radicaux encore que les néolibéraux de l’École de Genève et leurs héritiers et, si Farage accède au pouvoir à Londres, il se pourrait bien que les Britanniques fassent une très mauvaise expérience ; nos voisins d’outre-Manche ne méritent pas une telle punition après avoir subi les politiques néolibérales qui ont ruiné le Royaume-Uni depuis la victoire de Margaret Thatcher, en 1979.

Depuis Reagan et Thatcher, les USA et le Royaume-Uni ont été sévèrement impactés par les politiques néolibérales, mais notre pays n’a pas été épargné par ces dernières, loin s’en faut, parce que nous sommes soumis aux politiques de l’UE qui sont typiquement néolibérales et parce que nos dirigeants nationaux, de droite, de gauche et du centre, sont eux aussi des néolibéraux, depuis Raymond Barre et Valéry Giscard d’Estaing, qui se réclamait haut et fort du néolibéralisme, jusqu’à Emmanuel Macron au sujet duquel Bruno Amable a écrit :‘’[Cependant], on trouverait difficilement dans les années 2010-2020 un acteur politique plus typiquement néolibéral qu’Emmanuel Macron’’ (« Le néolibéralisme » ; page 64) qui ânonne une version simplifiée des principes néolibéraux, à l’instar d’Ursula von der Layen et de tous les membres de la Commission européenne.

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Author: BG

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