Démocratie athénienne versus système représentatif

Le mot « démocratie », ou « kratos » du « demos » (pouvoir du peuple), est utilisé en boucle par les dirigeants politiques et les médias occidentaux bien que notre prétendue démocratie n’ait qu’un rapport très lointain avec celle des Grecs de l’Antiquité ; en effet, comme l’a écrit l’helléniste Jacqueline de Romilly, la démocratie grecque était non pas un système représentatif mais une démocratie directe dans laquelle le citoyen jouissait de droits importants que nous n’avons pas aujourd’hui (« Problèmes de la démocratie grecque » ; page 23) : ‘’On ne trouve l’ébauche d’un système représentatif en Grèce que dans les fédérations ou confédérations groupant diverses cités : celles-ci envoient aux assemblées des délégués qui en retrouvent d’autres, venus d’autres cités’’ (Ibid. ; page 24). L’utilisation du mot « démocratie » pour désigner le système représentatif moderne est donc une manipulation visant à faire croire que le peuple est vraiment « souverain » (autonome), ce qui n’est pas le cas en Occident. Le mot « démocratie » est aussi manipulé et instrumentalisé que le mot « république » et cela dure depuis la fin du XVIIIe siècle comme l’a expliqué Francis Dupuy-Déri (« Démocratie – Histoire politique d’un mot »).

Le système démocratique était un système dans lequel les magistrats prenaient toujours leurs décisions de manière collégiale et, par ailleurs, ils devaient rendre des comptes en fin de mandat ; de plus, leurs mandats ne duraient qu’une année de façon à ce qu’il y ait une rotation assez rapide des membres des différentes institutions. Pour les Athéniens, la démocratie était un régime dans lequel chacun des citoyens était tout à tour gouverné et gouvernant : ‘’Le peuple gouvernait, au lieu de simplement élire les hommes chargés de gouverner’’ (J. de Romilly ; « Problèmes de la démocratie grecque » ; page 26). C’était un système politique complètement différent du nôtre.

Quelques jalons historiques

L’histoire de la démocratie grecque est celle d’un processus qui n’était sans doute pas arrivé à son terme lorsque les Macédoniens mirent fin à l’indépendance d’Athènes. De la même façon, la république romaine ne cessa pas d’évoluer entre la fin de la royauté et la création de l’empire et, en Gaule, l’évolution des institutions qui allait, là aussi, dans le sens d’un pouvoir croissant du peuple n’était pas arrivée à son terme lors de la conquête de la Gaule par les Romains. Les institutions de l’Athènes démocratique ne cessèrent de changer mais il y avait derrière ce processus une « esprit démocratique » et c’est surtout cet esprit qu’il faut retenir plutôt que l’ensemble de tous les changements qui eurent lieu entre 594 et 322.

Des centaines de cités grecques adoptèrent une constitution démocratique mais celle d’Athènes, qui eut un régime démocratique entre 507 (réforme de Clisthène) et 322 avant notre ère, est la seule que l’on connaisse vraiment ; vaincue par les Macédoniens, Athènes fut alors contrainte d’adopter une constitution oligarchique. Démosthène (384 – 322), le célèbre homme d’État et orateur athénien qui avait été un adversaire très résolu d’Alexandre le grand (356-323), se suicida.

Il faut remonter jusqu’à 594 avant notre ère pour trouver la source de la démocratie athénienne ; Solon (640-558), qui a posé les premières pierres de fondation de cette démocratie, était alors archonte et il limita les pouvoirs des aristocrates, abolit l’esclavage pour dettes et affranchit ceux qui y étaient tombés ; par ailleurs, ses réformes concernèrent seulement le Tribunal du peuple, les nomothètes, l’Aréopage et les magistrats mais en aucun cas l’Assemblée et le droit de vote qu’y exerça le peuple, plus tard.

Les institutions athéniennes changèrent progressivement mais il ne faut pas en déduire que cela se passa dans le calme et la bonne humeur. Les oligarchies ne lâchent du lest que contraintes et forcées : ‘’Mais ce qui semble vrai des institutions ne l’est pas des réalités politiques et sociales. Là, au lieu d’une évolution sans heurt, on ne trouve que crises et que luttes. Dès le VIIIe siècle, mais surtout au VIIe, on voit se dessiner une crise économique et sociale qui bouleversera les cités, Athènes comme les autres. Les petits cultivateurs s’étaient appauvris au profit des grands propriétaires ; beaucoup s’étaient endettés et avaient fini par perdre ou leurs terres ou leur liberté ; inversement, le commerce et l’industrie (au sens ancien du mot) s’étaient développés, donnant naissance à une catégorie sociale nouvelle. Il en résulta, dans presque Toutes les cités, des affrontements entre riches et pauvres, ou entre aristocrates et parti populaire…….Le plus souvent, ces luttes, qui tournèrent en général à la guerre civile, aboutirent à l’établissement de brèves tyrannies. Le renversement de ces tyrannies ne se fit pas sans violence. Ces crises occupèrent, en gros, tout le VIIe et le VIe siècles…..À Athènes, les troubles furent d’abord apaisés par Solon, qui fut archonte en 594 ; entre autres mesures, il abolit l’esclavage pour dettes, et tenta de maintenir un équilibre égal les deux camps’’ (J. de Romilly ; « Problèmes de la démocratie grecque » ; pages 18-19). Une tyrannie fut instaurée en 561 mais elle fut renversée en 514 et la famille des Alcméonides, qui défendait la cause populaire, revint aux affaires ; un des membres de cette famille, Clisthène, revenu d’exil en 508 (il avait été expulsé avec 700 familles par son rival Isagoras), fit adopter les réformes qui assurèrent l’établissement de la démocratie. Là, comme à Rome et partout ailleurs, l’oligarchie en place est toujours prête à se battre férocement pour conserver son pouvoir. C’est une leçon qu’il faut toujours avoir à l’esprit parce que notre oligarchie ne sera pas plus tendre que celles de l’Antiquité. Au siècle dernier, l’oligarchie n’a pas hésité à jouer la carte du fascisme, du nazisme et des régimes conservateurs autoritaires pour se préserver de l’éventualité d’une prise du pouvoir par les communistes. L’oligarchie allemande, par exemple, a soutenu financièrement le parti nazi et celui-ci lui a renvoyé l’ascenseur ; elle s’est considérablement enrichie au cours de l’ère hitlérienne et s’est maintenue à la tête de ses sociétés industrielles après la guerre.

Notons que c’est la conjonction de l’appauvrissement des classes populaires et de l’existence d’une élite « aigrie » qui ont été à l’origine du changement de régime à Athènes ; Clisthène et ses amis étaient en conflit avec le reste de l’aristocratie et ils ont utilisé les classes populaires pour renverser les oligarques qui s’opposaient à eux. C’est un scénario qui correspond exactement à la théorie de Peter Turchin.

La démocratie athénienne fut d’abord « modérée » et elle évolua progressivement vers une forme « radicale »  avec les réformes d’Éphialte, votées en 462 par l’Assemblée. Parmi ces réformes, les plus importantes furent l’affaiblissement du pouvoir de l’Aréopage, la redistribution des compétences de celui-ci aux institutions démocratiques et le renforcement du contrôle populaire. L’Aréopage, ou plus exactement le Conseil de l’Aréopage, réunissait tous les anciens Archontes (catégorie la plus élevée des magistrats) lesquels appartenaient, en général, aux familles de l’ancienne aristocratie. Ce Conseil avait de larges pouvoirs politiques et judiciaires qui lui furent retirés et qui furent transférés au Tribunal populaire, l’Héliée, à l’Assemblée, l’Ekklèsia, et au Conseil des cinq cents, la Boulè. L’Aréopage ne conserva que le jugement des affaires d’homicides et certains crimes religieux, le contrôle populaire fut consolidé et les magistrats devinrent responsables devant les tribunaux populaires, ce qui réduisit le pouvoir des familles aristocratiques, mais après le rétablissement de la démocratie, en 403, l’Aréopage conserva les pouvoirs qui lui avaient été restitués par les oligarques « putschistes ». Le système démocratique athénien devint donc un peu plus « modéré » mais il conserva tout de même son caractère radical.

Périclès (495-429) réforma le code de la nationalité en durcissant les conditions d’appartenance au corps des citoyens et il fit adopter, par ailleurs, des lois visant à réduire le pouvoir de l’aristocratie, les inégalités politiques et les inégalités économiques, sans remettre en cause toutefois la propriété privée. Il fut à l’origine du « misthos ekklesiastikos », une indemnité qui était versée aux citoyens lorsqu’ils siégeaient à l’Assemblée (Boulè), au Conseil et au tribunal du peuple (Héliée). Cette indemnité permit aux plus pauvres de participer à la vie des institutions démocratiques. Par ailleurs, il lança de grands travaux publics (Acropole, Parthénon), financés par le trésor de la Ligue de Délos, qui fournirent du travail et des revenus à de nombreux ouvriers et artisans. Ce faisant, Périclès visait à renforcer la démocratie et, par voie de conséquence, la cohésion du peuple athénien.

Deux valeurs essentielles de la pensée démocratique : liberté et égalité

Les institutions de la démocratie grecque étaient sous-tendues par les notions de liberté, d’égalité et de recherche du bonheur. Mais en fait, la comparaison entre différents textes montre que la « recherche du bonheur » dont parle Isocrate correspond à ce que dit Thucydide de la liberté d’action dans la vie quotidienne. Il n’y a donc en fait que deux idéaux démocratiques, la liberté (liberté politique et liberté privée ou personnelle) et l’égalité, qui prend plusieurs formes.

Liberté

Liberté, « éleutheria » en grec ancien, avait plusieurs acceptions ; d’une part, être libre signifiait ne pas être esclave, d’autre part, avoir la possibilité de participer pleinement à la vie politique et, enfin, de pouvoir vivre à sa façon dans la sphère privée. Ainsi Aristote a écrit que ‘’Le principe fondamental du régime démocratique, c’est la liberté : voilà ce que l’on a coutume de dire, sous prétexte que dans ce régime seul on a la liberté en partage : c’est là, dit-on, le but de toute démocratie. Une des marques de la liberté, c’est d’être tour à tour gouverné et gouvernant. [….] Un autre [signe de la liberté] est de mener sa vie comme on veut. C’est cela, dit-on, l’œuvre de la liberté, si toutefois le propre de l’esclave est de mener une vie contre sa volonté. Voilà donc la seconde norme de la démocratie, d’où est venue la volonté de n’être gouverné, au mieux, absolument par personne, ou sinon, de ne l’être que tour à tour‘’. («La Politique » ; 1317a40-b17). Cette idée, l’ «éleuthéria » en tant qu’idéal constitutionnel, était propre aux démocrates tandis que les partisans de l’oligarchie et de la monarchie la rejetaient bien sûr.

La liberté avait aussi le sens d’«autonomia», l’indépendance de la cité. Démosthène utilisait le mot « éleutheria » lorsqu’il dénonçait la volonté de domination des Macédoniens qui voulaient priver tous les États grecs de leur indépendance.

Nos contemporains ont tendance à penser que les Grecs n’avaient pas une claire conscience des droits individuels, ce qui est inexact. Tous les citoyens avaient le droit d’être jugés et il était interdit de les torturer comme le prévoyait un décret voté en 510 par les démocrates. L’interdiction des châtiments corporels à l’encontre des hommes libres est lié à la démocratie si l’on en croit Démosthène. ‘’Mais au-delà de la protection due à la personne, au foyer et aux biens, le plus précieux des droits individuels est la liberté de parole, chérie des démocrates mais supprimée par les tenants d’un pouvoir autoritaire’’ (Mogens H. Hansen ; « La démocratie athénienne» ; page 105). Démosthène faisait remarquer que dans l’Athènes démocratique, il était possible de louer la constitution de Sparte tandis qu’à Sparte il était interdit de louer aucune autre constitution que celle de Sparte.

Selon les démocrates grecs, une caractéristique propre à la démocratie résidait dans le fait que chacun des citoyens était protégé par la loi, laquelle était discutée et votée par l’ensemble des citoyens, tandis que dans les oligarchies et les tyrannies, les citoyens étaient à la merci des caprices de leurs gouvernants. Pour les démocrates, la loi devait protéger les citoyens des décisions arbitraires ou démesurées des dirigeants politiques et des magistrats. La liberté selon les démocrates était donc, à la fois, liberté de participer à la vie politique et absence de toute oppression politique, de toute domination arbitraire. Ils associaient sans difficulté ce que certains opposent, à savoir la liberté comme participation politique et le refus de toute domination arbitraire. En fait, il n’y a pas lieu de les opposer ; ils sont nécessaires tous les deux et ils sont complémentaires et non pas contradictoires.

Égalité

Deuxième idée essentielle , l’égalité, qui se déclinait en « isonomia » (l’égalité politique), « isègoria » ( le droit égal de parole dans les assemblées politiques), « isogonia » (égalité par la naissance) et « isokratia » (égalité de pouvoir). L’égalité était, dans la démocratie athénienne, un concept politique qui ne s’étendait pas à d’autres domaines. Selon Mogens Hansen, les Athéniens ne pensaient pas en termes d’égalité de nature, ils savaient que les citoyens étaient différents les uns des autres et que ces différences pouvaient être à l’origine d’inégalités de compétences. L’essentiel, pour les démocrates était que tous fussent sur la même ligne de départ et que tous fussent traités de la même façon au regard de la loi quelles que soient les différences de fortune, de puissance, de statut social, d’intelligence ou d’éloquence. ‘’Au bout du compte, jamais l’égalité de nature n’a été partie intégrante de l’idéologie démocratique athénienne. Les philosophes en ont attribué l’idée aux démocrates, mais les différents aspects de l’égalité invoqués par les démocrates eux-mêmes revenaient à l’égalité de droits, grâce à laquelle tous les citoyens pouvaient avoir des chances égales et une égale protection de la loi’’ (Mogens H. Hansen ; « La démocratie athénienne » ; page 113).

L’isègoria permettait à tout citoyen de participer activement en prenant la parole pour faire des propositions mais, en fait, une minorité seulement le faisait tandis que la majorité se contentait d’écouter et de voter. Il est évident que si tous les citoyens avaient fait des propositions, le système aurait ‘’craqué de toutes parts’’ comme l’a noté Mogens Hansen.

Le tirage au sort des magistratures étaient très largement pratiqué dans l’Athènes démocratique, pour autant ce n’est pas le signe d’un égalitarisme radical comme certains ont pu le penser : ‘’Les historiens modernes lient souvent la préférence démocratique pour le hasard avec la croyance en l’égalité ; mais là encore, ce sont les adversaires de la démocratie qui les ont liées, alors que démocrates eux-mêmes semblent avoir préféré le tirage au sort non pas parce que c’est un mode de sélection qui s’impose quand tout le monde se vaut, mais parce qu’il sauvegardait la puissance du peuple, prévenait les conflits et empêchait la corruption’’ (Mogens Hansen ; Ibid.  ; page 112). Beaucoup ont fait du tirage au sort la marque par excellence du régime démocratique ; ainsi Aristote disait que l’élection est aristocratique tandis que le tirage au sort est démocratique. En réalité, les Athéniens étaient conscients que certaines tâches ne pouvaient être confiées qu’à ceux qui avaient les compétences nécessaires à leur bon accomplissement comme c’étaient déjà le cas chez les chasseurs-cueilleurs : ‘’Les Athéniens appréciaient, en réalité, l’importance du savoir, de l’adresse, du talent et de l’expérience, quand ils pensaient qu’ils existaient objectivement et pouvaient servir l’intérêt public. C’est pourquoi ils élisaient les officiers, les trésoriers, les architectes navals et les gestionnaires de l’approvisionnement en eau. S’ils n’élisaient pas de professeurs de science politique, de philosophes ou d’avocats pour les gouverner et les juger, c’est qu’ils doutaient de l’existence d’un savoir utile en ces domaines ou, s’il existait, de son emploi sûr et profitable pour le bien public. Il n’est pas certain que l’expérience des dernières deux mille cinq cents années leur aient donné tort’’ (Donald Kagan ; « Périclès’’ ; page 86).

La guerre a favorisé l’évolution vers la démocratie

‘’En général, on estime que le passage d’une oligarchie étroite à une oligarchie modérée, voire à une démocratie, vient de la création de la phalange hoplitique et de l’élargissement de la classe des guerriers à l’époque archaïque. La « réforme hoplitique », avec ses exigences de discipline et d’égalité de formation et d’armement, aurait favorisé les revendications politiques égalitaires des couches moyennes. De même l’importance des thètes dans la marine athénienne et le rôle de cette marine dans la deuxième guerre médique et dans l’empire expliquent une radicalisation de la démocratie athénienne, le passage du gouvernement de l’Aréopage à la démocratie d’Éphialte et de Périclès, à partir de 461’’ (Alain Fouchard ; « Les systèmes politiques grecs », page 95). Certains pensaient, le Pseudo-Xénophon notamment, que la genèse de la démocratie athénienne était liée au fait que la puissance d’Athènes reposait sur sa marine, or, les marins, étaient nombreux et pauvres : ‘’Périclès, [nous le verrons], désirait guider sa cité vers une vision d’une hauteur inégalée. La sécurité, la richesse et la puissance d’Athènes dépendaient du contrôle des mers et des hommes des classes inférieures qui formaient les équipages de la flotte. La démocratie s’était gagné leur allégeance enthousiaste. D’autres régimes, qui excluaient la multitude de la citoyenneté active, gaspillaient par là une part considérable de leur force potentielle. La nécessité pour les régimes oppresseurs de surveiller les masses exclues épuisait encore davantage leurs potentialités. Seule la démocratie permettait d’espérer une libération totale des énergies et de créer une cité aux possibilités inédites. C’est avant tout cette perspective, on peut le penser, qui fit de Périclès le démocrate convaincu qu’il ne cesserait d’être’’ (Donald Kagan ; « Périclès », page 93).

Cette idée, qui est prêtée à Périclès, est très intéressante parce que la démocratie est associée par certains de nos contemporains à une forme d’égalitarisme pacifiste tandis que d’autres accusent le régime démocratique d’être source de faiblesse. Périclès aurait été amené à adhérer au régime démocratique parce que ce dernier aurait été, au contraire, une source de puissance. La démocratie permettrait une meilleure utilisation de toutes les forces et de toutes les compétences présentes au sein d’une communauté humaine.

Il est intéressant de noter par ailleurs que c’est en faisant la grève du service militaire (secessio plebis) que la plèbe romaine obtint la création du tribunat de la plèbe, la plus importante des concessions « démocratiques » que dut faire le sénat romain à la plèbe.

Protagoras : le sophiste qui légitima l’esprit de la démocratie

Le philosophe sophiste Protagoras d’Abdère (490 – vers 420 avant notre ère) ne théorisa pas les institutions démocratiques mais, par contre, il légitima l’idée démocratique selon laquelle tous les citoyens doivent participer aux délibérations qui concernent la communauté civique dans sa totalité.

Protagoras fut le premier auteur connu (au travers des écrits de Platon qui contestait ses idées) qui ait ‘’donné, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, un fondement théorique à la « démocratie directe » (G.B. Kerferd cité par Jean-Marc Narbonne dans « Protagoras », page 133) ; le célèbre sophiste fut donc à l’origine d’une innovation absolument décisive. ‘’Dans l’histoire des idées politiques, la contribution du grand sophiste représente ni plus ni moins qu’un tournant, une sorte de nouveau départ dans la conception des rapports entre les êtres humains, et plusieurs ont entretenu l’idée que c’était peut-être sa réflexion qui était à la base du célèbre exposé d’Hérodote lui-même, en III, 80-82, touchant les avantages de la démocratie par rapport aux conditions de vie dans une oligarchie ou une monarchie’’ (J.M. Narbonne ; « Protagoras » ; page 135).

Protagoras ne fut pas qu’un penseur qui se tenait éloigné de toute activité politique puisqu’à la demande de Périclès il participa activement à la rédaction d’une constitution destinée à la colonie de Thourioi.

Protagoras est donc à l’origine de la pensée démocratique et il rompit avec les privilèges liés à l’hérédité, ce qui constitua une autre avancée déterminante. Pour autant, il n’était pas un égalitariste enragé comme certains l’ont parfois présenté, il n’aspirait pas à un régime dans lequel tout serait nivelé et égalisé, mais plutôt à un régime populaire modéré tel celui qui existait à Athènes, si l’on en croit G.B. Kerferd selon lequel ‘’ la doctrine de Protagoras[…] débouchait sur la défense des modalités de fonctionnement de la démocratie athénienne’’ (cité par J.M. Narbonne dans « Protagoras » , page 133).

Contrairement à ce que disent souvent les enragés de l’« inégalitarisme », la démocratie n’est pas fondée sur un égalitarisme absolu et universel ; Protagoras admettait très bien l’existence de différences ‘’[…] du point de vue des capacités et des compétences chez les uns et les autres, et donc sur cette base la possibilité que certains soient amenés à jouer un rôle plus déterminant dans la cité – et la formation ponctuelle dès lors d’une certaine élite’’ (J.M. Narbonne ; « Protagoras » ; page 134) mais, pour lui, l’existence d’inégalités de compétences ne justifiait en aucune manière celle d’une caste dirigeante. ‘’La différence par rapport à Platon est là, lui pour qui la supériorité supposée des uns justifie la mise à l’écart des autres, quand pour Protagoras tous peuvent participer et de fait contribuer avantageusement à la vie civique en dépit de leurs différences individuelles’’ (Ibid. ; page 134). J.M. Narbonne souligne le fait que le modèle du sophiste est « continuiste », il admettait un continuum dans le savoir et les compétences des uns et des autres tandis que Platon était « discontinuiste », selon lui, on sait ou on ne sait pas, on a quelque chose d’important à apporter ou on n’a absolument rien à apporter, etc. En fait, la plupart des personnes ont des connaissances intéressantes qui peuvent apporter quelque chose à la communauté. Par ailleurs, Protagoras avait remarqué que des fils de personnages illustres ayant eu une formation réservée aux privilégiés peuvent se révéler très peu compétents, ce qui ruine l’argument en faveur d’une caste héréditaire.

Protagoras admettait parfaitement que certains individus particulièrement compétents puissent faire profiter une communauté démocratique de leur expertise. Notons que c’est très exactement ce qui se passe dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs dans lesquelles l’existence d’une « démocratie consensuelle » s’accompagne sans problème de celle de « chefs de tâches » auxquels est confiée, provisoirement, la direction d’activités clairement définies et circonscrites (chasse, guerre, fabrication d’embarcations, etc.). Il est remarquable que Protagoras ait théorisé ce qui constituait la manière ordinaire d’agir de nos lointains ancêtres.

‘’Dans la mouvance générale du Ve siècle qui a vu la vie publique à Athènes prendre un cours si radicalement nouveau, les individus s’affranchir de tant de tutelles anciennes, force est de reconnaître que Protagoras occupe une place en vérité exceptionnelle, celle à la fois d’un pionnier et d’un visionnaire’’ (Ibid. ; page 136).

Institutions démocratiques

Le système démocratique comprenait plusieurs institutions dont la principale était l’Assemblée du peuple (ekklèsia) qui réunissait tous les citoyens jouissant de leurs droits politiques et au cours de laquelle ils pouvaient tous prendre la parole. La préparation des débats revenait à un Conseil (la Boulè) mais l’Assemblée était le véritable organe de décision. ‘’Elle décidait de la guerre et de la paix, nommait les ambassadeurs, tranchait des expéditions et de leurs effectifs ; elle examinait la gestion des magistrats, avait seule le pouvoir d’émettre des décrets et de ratifier les lois ; elle jugeait tous les procès d’ordre politique qui engageaient, ou semblaient engager, la sécurité de l’État, et elle pouvait seule accorder le droit de cité’’ (J. de Romilly ; « Problèmes de la démocratie grecque ; page 24).

Le troisième élément essentiel de l’État démocratique était le Tribunal du peuple et l’ensemble des magistrats constituait le quatrième pilier de la démocratie athénienne.

L’Assemblée du peuple (Ekklésia)

Les citoyens (masculins) âgés de plus de dix-huit ans qui souhaitaient participer à une séance de l’Assemblée se réunissaient sur une colline appelée Pnyx. Dans ce lieu de rassemblement, il n’y avait guère que 6000 places alors qu’il y avait environ 30000 citoyens à l’époque de Démosthène (384 – 322 avant notre ère), c’est-à-dire à la fin de l’indépendance athénienne. Les citoyens ne participaient donc pas à chaque séance ; il y avait une rotation, certains citoyens participaient beaucoup et d’autres pas du tout aux travaux de l’Assemblée qui avaient lieu 30 à 40 fois par an et qui duraient d’une demi-journée à une journée pleine. Ceci dit, les Athéniens considéraient que l’Assemblée était le peuple dans sa totalité. Il n’y avait pas de représentants des citoyens à Athènes, ce qui constitue une très grande différence par rapport à notre système représentatif qui est appelé abusivement « démocratie » ou « démocratie libérale ».

L’Assemblée votait les lois, élisait certains magistrats (les stratèges notamment), décidait de la guerre et de la paix et votait l’ostracisme (au Ve siècle, puis ce dernier tomba en désuétude).

L’Assemblée votait les lois (nomoi) et les décrets (psephismata) ; les lois étant des règles générales et permanentes, supérieures aux décrets, qui ne pouvaient pas contredire des lois existantes. Les décrets étaient des décisions circonstancielles et ponctuelles (alliance avec une cité, décision militaire, honneur accordé à une citoyen, etc.) tandis que les lois fixaient le cadre durable de la vie dans la cité.

Après 403 et la restauration démocratique, des commissions législatives furent créées ; les membres de ces commissions était appelés « nomothètes » et ils étaient tirés au sort, pour une procédure législative précise qui était limitée dans le temps, une journée en général, parmi un ensemble de 6000 citoyens âgés de plus de trente ans qui avaient été tirés au sort au début de chaque année politique. Le tirage au sort se faisait à l’aide d’une machine à voter qui était appelée « klèrôtèrion ». Ces commissions pouvaient compter plusieurs centaines de membres (501, 1001, voire plus) et elles examinaient les projets de lois, entendaient les arguments favorables et défavorables et votaient l’adoption ou le rejet de ces propositions. Au IVe siècle, l’Assemblée prenait l’initiative des lois mais les nomothètes choisissaient celles qui étaient adoptées tandis qu’au Ve siècle, l’Assemblée prenait l’initiative des lois et votait pour ou contre ces dernières. Après le coup d’État oligarchique de 411, les Athéniens estimèrent qu’il fallait éviter les décisions impulsives de l’Assemblée en créant des commissions législatives, tout du moins pour les lois, les décrets continuant d’être votés par l’Assemblée.

Notons un fait important : l’origine de tous les projets de décrets ou de lois était personnelle ; c’est un citoyen qui faisait une proposition et tous les citoyens avaient la possibilité de faire des propositions. Il n’y avait pas de partis politiques à Athènes, Mogens Hansen est formel sur ce point ; la démocratie directe ne fait pas bon ménage avec les partis politiques ce qui explique sans doute que ces derniers n’aiment pas la démocratie directe.

Le Conseil (Boulè)

Le Conseil comptait 500 membres (les Bouleutes) issus de chacune des 10 tribus athéniennes, à raison de 50 citoyens par tribu. La tribu était une circonscription composée d’une partie citadine, une partie rurale et une partie côtière. Il y avait à Athènes des circonscriptions plus petites nommées « dèmes » qui étaient au nombre de 139 et la répartition des Bouleutes était faite de façon à ce que dans chaque dème il y ait un nombre de Bouleutes proportionnel à la population de celui-ci mais il était parfois difficile d’atteindre cet objectif du fait de la faible population de certains d’entre eux.

Le Conseil des 500 se réunissait 275 fois par an mais une partie des membres du Conseil étaient de garde jour et nuit, au Tholos, un bâtiment de forme circulaire situé près de l’Agora, de façon à assurer la continuité du pouvoir politique.

L’année politique était divisée en 10 prytanies (une par tribu) et chaque prytanie avait lieu, à tour de rôle, sous la direction d’une d’entre elles. Au cours d’une prytanie, les 50 conseillers (prytanes) de la tribu de service étaient mobilisés en permanence.

La Boulè avait un rôle central puisqu’elle préparait les projets de lois qui devaient être soumis au vote de l’Assemblée, elle contrôlait les magistrats, elle gérait les finances et les affaires urgentes, elle conservait les sceaux et le trésor public et elle recevait les ambassadeurs. Elle assurait en quelque sorte le travail exécutif et administratif de l’État.

Le Conseil avait été créé, sous une première forme, par Solon en 594 ; il comptait alors 400 membres soit 100 pour chacune des quatre tribus qui existaient alors. Mais c’est Clisthène qui créa en 508 le Conseil des 500 dont les membres étaient tirés au sort pour un mandat d’un an. Un citoyen pouvait siéger au Conseil pendant deux mandats au cours de sa vie et ces deux mandats ne pouvaient pas être consécutifs. Chaque conseiller faisait l’objet d’un examen (docimasie) avant son entrée en fonction et d’une reddition de comptes à la fin de son mandat.

Chaque jour un prytane était tiré au sort et devenait président du Conseil (épistate) pour une journée. Ainsi, n’importe quel citoyen pouvait être chef de l’État athénien pendant une journée (unique dans sa vie) au cours de laquelle il détenait les sceaux et les clefs des temples. Ce système permettait d’éviter la concentration du pouvoir en quelques mains, assurait une large participation citoyenne et garantissait une rotation constante.

Le Conseil athénien votait certains décrets de routine ou portant sur des sujets mineurs mais ‘’Le rôle central du Conseil dans le processus de prise de décision tenait en tout état de cause au droit qu’il avait de préparer l’ordre du jour de l’Assemblée et d’examiner à l’avance chaque sujet qui serait soumis au peuple’’ (Mogens Hansen ; « La démocratie athénienne » ; page 297). Il faut rappeler que les propositions de lois que le Conseil examinait, avant qu’elles soient soumises au vote des nomothètes, étaient toujours faites par un citoyen et non pas par un parti ; c’était une démarche individuelle et non pas partisane, contrairement à ce qui se passe dans notre système représentatif.

Le Tribunal du peuple

L’Héliée ou Tribunal du peuple, jugeait les affaires civiles et pénales ordinaires mais il avait aussi un rôle politique important puisqu’il traitait les accusations propres à l’activité politique.

La démocratie athénienne était un régime rigoureux qui s’appliquait à punir sévèrement les contrevenants, les corrompus et tous ceux qui nuisaient à l’intérêt public : ‘’… : la démocratie antique était un mode de gouvernement caractérisé par la fréquence des poursuites politiques, alors que les oligarchies souffraient du défaut inverse : il était très difficile d’amener les dirigeants à rendre des comptes’’ (Mogens Hansen ; « La démocratie athénienne » ; page 254). C’est ce qui explique le grand nombre de procès politiques qui étaient traités par les tribunaux, ce qui nous semble étrange à nous qui vivons dans un laxisme qui n’échappe pas à nos compatriotes. Les adversaires de la démocratie directe accusent celle-ci de laisser le champ libre à la démagogie mais, à Athènes, la démagogie était sévèrement punie, ce qui n’est pas le cas dans notre système représentatif dans lequel « les promesses électorales n’engagent que ceux y croient » comme le disait un politicien français célèbre : ‘’Les démagogues étaient exposés à toutes les poursuites publiques que nous avons vues : ne pas respecter une promesse faite au peuple était un crime pour lequel on pouvait être attaqué par le biais d’une eisangélie ou d’une « probolè »’’ (Ibid. ; page 350). L’eisangélie était une dénonciation devant le Conseil des 500 lequel pouvait infliger une forte amende et les cas les plus graves pouvaient être renvoyés devant le Tribunal du peuple. Quant à la « probolè », c’était une poursuite contre les sycophantes, ceux qui essayaient de tirer des revenus illégaux de l’activité politique en faisant du chantage par exemple, en menaçant certains citoyens de les dénoncer ; ils étaient jugés par le Tribunal du peuple et ils pouvaient être condamnés à de lourdes peines, notamment à l’« atimie », ou perte des droits civiques, à la confiscation de leurs biens et à des peines de prison.

Les magistrats, qu’ils fussent élus ou tirés au sort, mais aussi les jurés, qui étaient tirés au sort, pour une journée, parmi un panel de 6000 citoyens qui étaient eux-mêmes tirés au sort pour une année et qui prêtaient serment, le serment des Héliastes, ainsi que les citoyens qui intervenaient à l’Assemblée encouraient de très graves peines, dont la peine de mort, quand ils étaient convaincus d’avoir nui à la communauté civique d’une façon ou d’une autre dans le cadre de leur activité politique, ce qui faisait sans doute réfléchir la plupart d’entre eux. En fin de charge, les magistrats devaient rendre compte de leur activité : ‘’Tout magistrat proprement dit, mais aussi quiconque avait exercé une charge publique ou géré des fonds publics avait l’obligation de se soumettre à une reddition de comptes, les « euthynai »’’ (Ibid. ; page 259). Les 500 membres du Conseil et les 700 et quelques magistrats, tant élus que tirés au sort, étaient particulièrement visés par la reddition de comptes, mais tous passaient devant une cour de 501 jurés qui pouvaient porter des accusations contre les magistrats sortants lesquels pouvaient évidemment se défendre. Tout était passé en revue des accusations les plus graves à celles qui portaient sur des détails.

Au cours de la période comprise entre 432 et 355, sur 143 stratèges (chefs de guerre) qui tinrent 289 stratégies (chaque stratégie durait une année), trente-cinq furent dénoncés au peuple, dont l’un trois fois et un autre deux fois, c’est dire si la carrière de magistrat était encadrée de manière rigoureuse.

Le Tribunal du peuple disposait au Ve siècle d’une arme redoutable qui était dirigée contre les dirigeants politiques, l’ostracisme (« ostrakismos ») ou bannissement d’un dirigeant politique mais cette pratique fut abandonnée au IVe siècle, il fut remplacé par la « graphè paranomôn », une poursuite publique que tout citoyen pouvait intenter au nom du peuple et qui était jugé par le Tribunal du peuple. Les citoyens qui proposaient, au Conseil ou à l’Assemblée, une loi ou un décret opposé aux lois existantes risquaient d’être poursuivis et de faire l’objet d’une « graphè paranomôn ».

Les magistrats

Sur une population d’environ 30000 citoyens, chaque année, ce sont environ 700 citoyens qui étaient choisis, par tirage au sort ou par élection, pour devenir magistrat pour l’année en cours, dont 9 archontes qui étaient les personnages les plus importants de l’État et 10 stratèges. Toutes les décisions importantes étaient prises par l’Assemblée, le Tribunal du peuple et les nomothètes (qui étaient tirés au sort pour une journée parmi le panel de 6000 jurés, eux-mêmes tirés au sort au début de chaque année, et qui constituaient des commissions législatives, pouvant compter jusqu’à 1000 membres, chargées de voter les lois) mais les magistrats préparaient les lois avant leur adoption et étaient chargés de leur application.

Comme nous l’avons déjà vu, les magistrats étaient soumis à un examen (la docimasie) avant d’entrer en fonction et, à la fin de leurs magistratures, ils étaient soumis à une reddition de comptes (euthynai).

Il serait préférable de parler des collèges de magistrats puisqu’ils travaillaient toujours de manière collégiale pour empêcher l’émergence de personnages autoritaires et dominateurs : ‘’La vérité, c’est qu’en mettant en place tant de collèges, les Athéniens essayaient d’empêcher qui que ce soit d’acquérir une puissante influence’’ (Ibid. ; page 278). Les démocrates athéniens mirent en place tout un ensemble de règles et ils organisèrent le fonctionnement de leur système politique de façon à ce que les partisans de l’oligarchie, c’est-à-dire les dominateurs qui voulaient que le pouvoir soit réservé aux plus riches, ne puissent pas atteindre leur but. Leur souci était le même que celui des chasseurs-cueilleurs qui éloignaient les psychopathes dominateurs et égoïstes dans un passé plus lointain. Les démocrates grecs ont réussi à contenir la pression constante qu’exercent les dominateurs bien qu’ils aient tout de même réussi à reprendre brièvement le pouvoir en 404 ; ils ont réussi à le faire beaucoup mieux que la plèbe romaine qui n’a jamais réussi à s’affranchir complètement de la domination exercée par l’oligarchie sénatoriale.

Les partisans de l’oligarchie ont reproché aux démocrates de confier des magistratures à des citoyens incompétents mais en fait, celles qui faisaient l’objet de tirage au sort étaient des magistratures administratives qui ne requéraient pas un haut niveau de compétences particulières. De plus, on tirait au sort des citoyens qui avaient fait acte de candidature, ce qui suffisait à écarter la plupart de ceux qui pensaient ne pas avoir les compétences nécessaires et les magistrats travaillaient de manière collégiale ce qui permettait de pallier aux insuffisances de certains d’entre eux.

Aux magistrats tirés au sort s’ajoutaient une centaine de magistrats élus dont les commandants militaires, les fonctionnaires financiers les plus importants, ceux qui étaient en charge des affaires cultuelles et celui qui s’occupait du service des eaux. Les magistratures qui étaient attribuées au terme d’une élection, étaient celles qui exigeaient de grandes compétences mais les démocrates athéniens préféraient le tirage au sort parce que ‘’l’élection ouvre le champ aux querelles et, en dernière analyse, à la « stasis »’’ (Ibid. ; page 275), le mot « stasis » ayant le sens de « guerre civile ».

‘’En fait, ainsi qu’on l’a vu, les démocrates n’ont jamais avancé que tous les hommes étaient égaux, mais seulement qu’ils devaient avoir des chances égales. Dans l’oraison funèbre de Périclès, les Athéniens sont de fait loués pour avoir laissé toute leur importance aux mérites personnels des individus plutôt que de pourvoir les charges publiques par simple rotation. Périclès (ou Thucydide) rejette donc tout lien entre tirage au sort et égalité. Dans le « Débat des Constitutions », Hérodote lie le tirage au sort des magistrats à la souveraineté du peuple, ce qui est tout autre chose : il s’agit de réduire la mainmise des magistrats sur les rênes du pouvoir. On perçoit la même idée au livre VI de « La Politique » d’Aristote, où une longue série de limitations apportées aux pouvoirs des magistrats est associée au principe selon lequel tout le pouvoir doit être exercé par le peuple’’ (Mogens Hansen ; « La démocratie athénienne » ; page 274). Les démocrates athéniens préféraient le tirage au sort parce qu’ils estimaient qu’il limitait la corruption et que, par ailleurs, il permettait de maintenir la cohésion du corps civique et d’empêcher que certains prennent trop de pouvoir. Leur point de vue ne reposait pas sur l’idée que tous les hommes sont égaux en matière de compétences mais sur celle selon laquelle les citoyens doivent servir chacun à leur tour en qualité de magistrat.

L’Aréopage

Cette institution existait déjà avant l’instauration du système démocratique ; c’était une cour très aristocratique et très prestigieuse dans laquelle siégeaient, à l’issue de leur mandat annuel et sous réserve d’avoir réussi l’examen de reddition de comptes (euthynai), tous ceux qui avaient été archontes ; ils devenaient alors membres à vie de l’Aréopage. Au quatrième siècle, les neuf archontes étaient tirés au sort parmi les citoyens éligibles qui devaient avoir plus de trente ans, être citoyens à part entière et avoir réussi l’examen de moralité qu’était la docimasie. L’archonte éponyme, qui donnait son nom à l’année politique, était chargé des affaires civiles et familiales ; l’archonte-roi s’occupait des affaires religieuses et des cultes traditionnels ; le polémarque, qui était un chef de guerre à l’époque oligarchique, était compétent, au IVe siècle des affaires liées aux étrangers (métèques) résidant à Athènes ; enfin, les six thesmothètes étaient des magistrats chargés de la procédure judiciaire et de l’organisation des tribunaux qui veillaient au respect des lois.

Au IVe siècle, l’Aréopage jugeait les affaires liées aux crimes de sang (homicides volontaires principalement). Il avait eu un rôle plus important dans le passé, avant la réforme de Clisthène, et il avait un rôle majeur dans la direction politique de la cité (il surveillait alors les magistrats et veillait au respect des lois ; il était aussi un tribunal compétent pour les crimes graves). Son champ de compétences fut élargi après la restauration démocratique de 403 (il y eut deux coups d’État perpétrés par les partisans de l’oligarchie, en 411 et en 404) ; il devint alors le garant de la légalité, il intervenait quand la constitution était menacée et il surveillait la conduite des citoyens mais il ne redevint pas le centre du pouvoir politique qu’il avait été à l’époque oligarchique.

Droits et devoirs des citoyens

Chaque année, les jeunes qui venaient d’avoir dix-huit ans, devaient prononcer le serment suivant que nous connaissons par les textes littéraires et par les sources épigraphiques : ‘’Je ne déshonorerai pas les armes sacrées [que je porte] ; je n’abandonnerai pas mon camarade de combat ; je lutterai pour la défense des choses sacrées et profanes et je transmettrai [à mes cadets] une patrie non point diminuée, mais plus grande et plus puissante, dans toute la mesure de mes forces et avec l’aide de tous. J’obéirai à ceux qui commandent, aux lois établies, à celles qui seront instituées [à l’avenir] ; si quelqu’un veut les renverser je m’y opposerai de toutes mes forces et avec l’aide de tous. Je vénérerai les cultes de mes pères’’ (cité par Mogens Hansen dans « La démocratie grecque », page 130). Ce serment était un résumé de la morale civique et patriotique qui animait la démocratie grecque laquelle était tout à fait comparable à celle qui prévalait dans la république romaine.

Les citoyens athéniens de dix-huit et dix-neuf ans devaient faire leur service militaire, le service éphébique, qui durait donc deux ans et, par la suite, ils devaient servir dans l’armée, en cas de guerre, de l’âge de vingt à celui de cinquante-huit ans.

Il existait dans l’Athènes démocratique une taxe sur la fortune, nommée « eisphora », qui était alors le seul impôt direct. Cette taxe était due seulement par les plus riches : ‘’La taxe sur le patrimoine, l’eisphora, était à l’origine une taxe extraordinaire levée pour financer la guerre et décrétée par l’Assemblée ; mais à partir de 347/6, elle devint un impôt régulier, annuel de dix talents et l’Assemblée pouvait toujours voter des eisphorai supplémentaires’’ (Ibid. ; page 142). En plus de cette taxe, les plus riches devaient assumer les dépenses liées aux fêtes publiques et à la construction, à l’entretien et au fonctionnement de la marine, qu’ils appelaient « liturgies ». Selon Isocrate (discours « Sur l’échange » prononcé en 353), 1200 citoyens (sur 30000 environ) payaient à la fois l’eisphora et les liturgies. La Triérarchie était une liturgie assumée par un de ces riches qui devait armer et commander un vaisseau de guerre (en général une trière dont l’équipage comptait 200 hommes), pendant une année ; cette liturgie était parfois partagée entre deux personnes.

Le citoyen athénien avait des droits, dont nous parlerons ci-dessous, mais il avait d’abord des devoirs parce qu’il ne pouvait pas imaginer de vivre sans s’impliquer dans les activités publiques de sa communauté : ‘’Si les Grecs appréciaient comme nous la richesse et les biens matériels, ils tenaient la vie économique et le statut social pour moins nobles et moins importants que l’illustration dans le service public. S’ils furent parmi les premiers à reconnaître la dignité de l’individu, ils ne pouvaient imaginer d’assouvir leurs besoins spirituels sans s’impliquer dans la vie d’une communauté politique bien ordonnée. Il nous faut, afin de comprendre les réussites de Périclès et de sa cité, nous rappeler ces différences cruciales, et nous devons les étudier avec humilité. Car, en dépit de leur antiquité, les Athéniens peuvent avoir cru à des choses que nous avons oubliées ou toujours ignorées ; nous devons admettre qu’à certains égards au moins, ils aient pu nous surpasser en sagesse’’ (Donald Kagan ; « Périclès » ; pages 28-29). L’esprit de la démocratie athénienne était donc très différent de celui des sociétés libérales modernes dans lesquelles l’individu est incité à se désengager vis-à-vis de la vie publique et à se concentrer sur ses affaires personnelles.

Ceci dit, les citoyens athéniens avaient des droits personnels, notamment celui de participer pleinement à la vie politique, y compris en prenant la parole à l’Assemblée et en faisant acte de candidature pour les différentes fonctions et magistratures ; ils pouvaient accéder aux fonctions publiques le plus prestigieuses qui existaient alors, ce qui était très largement facilité par la procédure de tirage au sort qui était très utilisée. Ils étaient protégés par les lois de la cité et ils avaient le droit d’être jugés équitablement par les tribunaux de citoyens et, bien sûr, de se défendre. Ils pouvaient aussi intenter des procès à titre privé ou à titre politique. Ils avaient le droit de posséder une terre, de recevoir des indemnités publiques au titre de leur activité politique et de bénéficier des distributions publiques.

Il existait à Athènes une forme de « sécurité sociale » qui étaient réservée aux citoyens : ‘’Les infirmes sans ressources pouvaient se faire enregistrer auprès du Conseil et recevoir un modeste subside d’une obole d’abord, puis de deux oboles par jour ; si un citoyen était mort au combat, l’État prenait en charge l’éducation de tous ses enfants mineurs. Plus encore, en temps de crise du ravitaillement, l’État distribuait souvent du blé, soit à bas prix, soit gratuit’’ (Mogens Hansen ; « La démocratie athénienne » » ; page 128). Et, par ailleurs, l’activité politique était rémunérée, ce qui constituait une forme de redistribution.

Les inégalités économiques à Athènes

Platon, dans « Les Lois », plaidait en faveur d’un rapport maximal des richesses de 1 à 4 parce qu’il pensait, à juste titre, que les inégalités nuisent à la stabilité des cités. Aristote, qui était critique à l’égard de la démocratie radicale, pensait la même chose ; en analysant certains de ces écrits, des spécialistes ont conclu qu’il pouvait avoir pensé qu’un rapport de 1 à 7 serait plus judicieux mais nous ne tenons pas cette information précise d’Aristote lui-même. Notons qu’en dépit de ses critiques à l’endroit de la démocratie, Aristote reconnaissait que c’était un régime stable, ce qui est une qualité essentielle.

Selon Mogens Hansen, il y avait, au IVe siècle, un groupe de 1000 à 1200 citoyens riches ‘’…dont le cœur était constitué des 300 plus riches. Les études qui ont été menées sur les fortunes personnelles suggèrent que pour être l’un de ceux qui assuraient les liturgies, il fallait posséder un patrimoine d’au moins 3 ou 4 talents. 1 talent équivaut à ce qu’un Athénien moyen gagnait en plus de dix ans ; autant dire que le patrimoine de n’importe lequel de ces quelques 1200 responsables des liturgies représentait les gains de toute une vie de travail pour cet Athénien moyen’’ (« La démocratie athénienne » ; page 145). Il y avait donc, à Athènes, de réelles inégalités, les plus riches ayant un patrimoine de 100 talents soit 1600 années de revenus d’un ouvrier athénien de l’époque. En France, aujourd’hui, la fortune du plus riche d’entre nous a un patrimoine qui équivaut environ à 8 millions de fois le salaire annuel d’un ouvrier, c’est-à-dire que les inégalités sont 5000 fois plus  importantes dans la France contemporaine qu’elles ne l’étaient dans la démocratie athénienne! Cette dernière était très imparfaite eu égard aux critères de Platon et, peut-être, d’Aristote, mais notre « démocratie libérale » est 5000 fois plus imparfaite que ne l’était celle des Athéniens au temps de Démosthène. Sur ce point là aussi, la « démocratie libérale » est très différente de la démocratie antique.

Si les plus riches parvenaient à amasser 1600 années de travail d’un ouvrier en 40 ans, ils épargnaient 40 de ces années chaque année, si on exclut toute forme de spéculation. Et si ces citoyens dépensaient, chaque année, 20 fois plus qu’un ouvrier, leur revenu aurait été égal à 60 fois celui d’un ouvrier. Le rapport entre les revenus des plus riches et ceux des ouvriers était donc plus élevé que ce que Platon et Aristote (sous réserve) considéraient comme souhaitable mais il l’était beaucoup moins que celui qui prévaut chez nous en 2026 (en 2024, le président de Starbucks a gagné 6500 fois le salaire d’un salarié moyen de cette société).

En terme d’indice de Gini (ce dernier indique le niveau des inégalités ; un coefficient de 1 correspond à une inégalité absolue, une seule personne ayant tout, et un coefficient de 0, correspond à l’égalité absolue ; il existe plusieurs indices de Gini, dont un qui concerne les revenus et l’autre qui concerne les patrimoines), l’Athènes démocratique était plus égalitaire, du point de vue de la répartition des revenus, que la Rome républicaine (0,4 contre 0,5 pour la seconde voire plus si on prend en compte les fortunes des quelques Romains qui ont eu des fortunes monstrueuses), mais elle l’était moins que ne l’est la France contemporaine pour ce qui est des revenus (indice de Gini égal à 0,3), par contre la France d’aujourd’hui a un indice de Gini (patrimoine) élevé, compris entre 0,65 et 0,7, qui est comparable à celui de l’Athènes du IVe siècle (0,7 environ).

Du point de vue de la répartition des richesses, l’Athènes démocratique, comme la Rome républicaine, n’a pas été aussi efficace que les États européens actuels dans la réduction des inégalités économiques, ce qui confirme d’ailleurs le point de vue de Thomas Piketty qui a constaté que ces inégalités se réduisent progressivement en dépit des réactions oligarchiques récurrentes du genre de celle que nous subissons depuis une quarantaine d’années.

Dans l’Athènes démocratique, les impôts, peu nombreux et insuffisamment élevés ne permettaient pas de réduire les inégalités de manière importante.

Les étrangers dans l’Athènes démocratique

De nos jours, la démocratie est supposée être universelle, ouverte, cosmopolite mais il n’en allait pas de même dans la démocratie antique où la distinction entre citoyens et étrangers était fondamentale. D’ailleurs, plus la démocratie s’est radicalisée et plus cette distinction s’est approfondie : ‘’Dans une démocratie radicale, les droits attachés à la citoyenneté, même les plus infimes, apportaient infiniment plus de privilèges que dans une oligarchie, où la fortune déterminait les droits politiques ; les démocraties étaient en conséquence encore moins enclines que les oligarques et les tyrans à offrir la citoyenneté à des étrangers’’ (Mogens H. Hansen ; « La démocratie athénienne » ; page 125).

Les démocrates athéniens ont réservé, en général, la citoyenneté aux « autochtones » et, au IVe siècle, pour être citoyen il fallait être né de deux citoyens. ‘’En 451, Périclès lui-même déposa une loi qui encadrait plus strictement la citoyenneté athénienne. Jusqu’alors, les enfants nés d’un père athénien et d’une mère étrangère étaient des citoyens de plein droit ; la nouvelle loi imposait que les deux parents fussent athéniens. Le but de cette nouvelle règle est loin d’être clair, mais quoi qu’il en soit de ses autres conséquences, elle signifiait que l’appartenance à la communauté politique serait désormais déterminée non par les institutions religieuses, traditionnellement aristocratiques, ni par le rattachement d’un individu à un dème, mais par le peuple tout entier’’ (Donald Kagan ; « Périclès – La naissance de la démocratie » ; page 72).

Il arrivait que la citoyenneté soit accordée à des métèques (étrangers résidant dans la cité) ou à des étrangers, mais cela n’arrivait que très rarement et c’était l’Assemblée qui votait la naturalisation, toujours exceptionnelle. ‘’L’immense majorité des citoyens d’Athènes l’étaient donc par la naissance, et dans la grande majorité des cas, un jeune Athénien de la deuxième moitié du IVe siècle devait avoir des parents, des grands-parents et des arrière-grands-parents qui étaient tous des citoyens athéniens’’ (Ibid. ; page 125).

Démocratie : un mot qui est manipulé depuis 250 ans

L’oligarchie occidentale, relayée par ses sbires du monde politique et des médias (lesquels lui appartiennent pour l’essentiel), ne cessent de nous expliquer que nous avons une chance immense de vivre dans des États démocratiques qu’il faut protéger de leurs ennemis. Ce discours est mensonger parce qu’en fait la seule démocratie qui ait réellement existé est celle que les Grecs, les Athéniens notamment, ont pratiqué et parfois théorisé. Or, la démocratie grecque était une démocratie directe qui permettait à l’ensemble des citoyens de participer au vote des lois et aux prises de décisions « politiques », celles qui concernent l’ensemble de la « polis », comme nous l’avons vu ci-dessus.

Le terme « démocratie » était peu apprécié des révolutionnaires français de 1789 et des indépendantistes américains de 1777 mais il est utilisé par la classe dominante occidentale, qui a modifié sa signification. Cette manipulation sémantique vise, bien sûr, à faire croire que notre régime politique est démocratique, c’est-à-dire qu’il permet l’expression de la volonté populaire, ce qui n’est pas du tout le cas. Le système représentatif n’a pratiquement rien de commun avec la démocratie des Grecs.

Le professeur de science politique Francis Dupuis-Déri (Université de Montréal), a écrit dans « Démocratie » (Éditions Lux ; 2025) que Jean-Nicolas Démeunier, qui fut député aux États généraux en 1789, était conscient du sens originel du mot « démocratie », mais il proposait déjà une nouvelle définition de la démocratie qui ne serait pas un régime où le peuple s’assemble et se gouverne sans chefs comme dans l’Athènes de l’Antiquité, mais un régime où le peuple représenté ne s’assemble plus et ne se gouverne pas directement. ‘’Démeunier travaille le langage politique en récupérant le mot « démocratie » pour lui assigner une nouvelle signification et l’utiliser pour désigner un nouvel objet, ici un régime où le peuple ne se gouverne pas’’ (« Démocratie » ; page 70).

La pensée de Jean-Jacques Rousseau lui-même n’est pas très limpide sur le sujet de la démocratie :’L’utilisation du mot “démocratie” révèle toutefois une ambiguïté chez ce philosophe influent. Ainsi, il explique qu’il aurait « voulu naître sous un gouvernement démocratique sagement tempéré » mais il précise [dans le « Contrat social », livre 3, chapitre 4, page 106] que « [s]’il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement. Un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes »’’ (Francis Dupuy-Déri ; « Démocratie » ; page 84). Il semblait douter de la possibilité même d’un système démocratique.Pierre Rosanvallon a noté que ‘’le mot démocratie n’est pas prononcé une seule fois dans les débats de 1789 à 1791 sur le droit de suffrage’’ (« La démocratie inachevée » ; page 25) et Francis Dupuy-Déri souligne que le mot « démocratie » était peu utilisé pendant la Révolution, y compris par les plus égalitaristes des révolutionnaires, parce que ce mot avait une connotation très négative (« Démocratie » ; page 102). Dans une lettre de septembre 1792, Robespierre parle d’une « aristocratie représentative » pour désigner le nouveau régime (cité par Francis Dupuy-Déri ; « Démocratie » ; page 90) ; il n’était pas le seul à utiliser cette expression et, en septembre 1789, il expliqua qu’il ne fallait pas créer une démocratie mais un système représentatif, dont acte.

Outre-Atlantique, les leaders indépendantistes n’aimaient pas non plus la démocratie ; ainsi John Adams (1735-1826), qui fut le premier vice-président des États-Unis puis le second président, avait hésité quant au choix de la démocratie mais il choisit finalement de s’y opposer. Dans une lettre personnelle, il écrivit : ‘’En réalité, le mot démocratie signifie ni plus ni moins une nation de gens sans aucun gouvernement [….]. Rappelez-vous, une « démocratie » ne dure jamais longtemps. Rapidement, elle se perd, s’exténue et s’assassine elle-même. Il n’y a jamais eu une démocratie qui n’a pas commis un suicide’’ (cité par Francis Dupuy-Déri ; « Démocratie » ; page 66). Dans une lettre à Thomas Jefferson, Adams écrivit : ‘’Nous avons maintenant explicitement admis notre accord au sujet d’un enjeu important, à savoir qu’il y a une aristocratie naturelle parmi les hommes, qui repose sur la vertu et les talents’’ (cité par Francis Dupuy-Déri, page 89). L’existence de cette « aristocratie naturelle » justifiait semble-t-il le système représentatif qui devrait être mis à l’abri des passions démocratiques et des revendications populaires. En fait, s’il y a bien évidemment des inégalités de compétences, elles ne justifient en rien l’existence d’une domination exercée par une minorité. Il est souhaitable que ceux qui dirigent les affaires politiques soient très compétents (ce qui n’est pas du tout le cas, à l’heure actuelle, dans notre système représentatif) mais le peuple doit pouvoir les révoquer et abroger les lois qui sont votées par les élus quand elles ne répondent pas aux aspirations de la majorité.

L’élite politique étatsunienne des débuts craignait la démocratie parce qu’elle redoutait la domination des pauvres : ‘’Lorsque Madison s’inquiète de l’éventuelle tyrannie de la majorité, ce sont les pauvres qu’il craint, alors qu’il pense aux riches quand il se préoccupe de la liberté de la minorité…….La « simple démocratie » doit être évitée, selon Madison, précisément parce qu’elle ne protège pas suffisamment les droits de la minorité, c’est-à-dire les riches’’ (Francis Dupuy-Déri ; « Démocratie » ; page 137).

Certains des fondateurs des États-Unis appelaient, dans leurs journaux personnels et leur correspondance privée, « aristocratie élective » le régime qu’ils désignaient publiquement comme une « république ». On est là très loin de la démocratie grecque!

Les États-Unis furent dirigés dès leur naissance par l’oligarchie terrienne ; le premier de leurs présidents, George Washington, était un des hommes les plus riches de son pays. John Adams, comme beaucoup d’autres, se désignaient comme républicains c’est-à-dire, dans leur esprit, comme des partisans d’un système représentatif dirigé par les plus riches et pour James Madison, le quatrième président des États-Unis, la démocratie était un système dans lequel les citoyens s’assemblent pour débattre et pour prendre directement des décisions tandis que dans une république, ils choisissent des représentants qui gouvernent en leur nom. La république était alors comprise comme synonyme de système représentatif, un système qui n’existait pas dans les républiques anciennes mais qui a peut-être existé dans certaines cités grecques.

Depuis le XVIIIe siècle, des significations différentes et contradictoires ont été attribuées aux mots « république » et « démocratie » et de nos jours ils sont encore utilisés de manière intéressée par les manipulateurs qui nous dirigent parce qu’ils sont connotés positivement bien que l’escroquerie soit de plus en plus évidente pour un nombre croissant de nos compatriotes.

La démocratie est associée aujourd‘hui au libéralisme mais c’est une association contre nature. Le philosophe John Locke, lorsqu’il rédigea, en 1669, une proposition de constitution pour l’État de Caroline, précisa qu’il voulait « éviter de fonder une démocratie du grand nombre ». John Locke fut un des pères fondateurs de la philosophie libérale et, très clairement, il n’était pas démocrate. Il est important de noter que contrairement à une croyance largement répandue en Occident et sans doute ailleurs, il n’y a strictement aucun lien intrinsèque entre le libéralisme et la démocratie, ce qui explique que les libertariens, qui revendiquent l’héritage de Locke, combattent ouvertement la démocratie et plaident en faveur d’un système néo-féodal (cf. H.H. Hoppe notamment) !

En France, les socialistes furent les premiers à se définir comme démocrates ce qui conduisit beaucoup de gens à leur emboîter le pas. Ainsi, en 1847, Tocqueville associait démocratie et socialisme mais en 1848, il se disait favorable à une république ‘’complètement démocratique sans être socialiste’’. Francis Dupuy-Déri a noté que Tocqueville a donné au mot « démocratie » pas moins de onze significations différentes. Plus tard, Gambetta se disait démocrate mais, pour lui, la démocratie et le système représentatif (ou système électoral) n’étaient qu’une seule et même chose.

L’idée de « pouvoir du peuple » a séduit au cours du XIXe siècle une grande partie des Français et des Étatsuniens et c’est ce qui a contraint progressivement tous les partis politiques à revendiquer la démocratie tout en lui donnant une signification très différente de sa signification originelle, celle de système représentatif lequel est, en réalité, une oligarchie qui est manipulée, de plus en plus nettement aujourd’hui, par une toute petite minorité de ploutocrates.

Aux États-Unis comme en France, l’histoire du mot « démocratie » a connu quatre étapes, la première ayant été une étape de dénigrement : ‘’….à l’aube de la modernité politique, les politiciens conservateurs et modérés évoquent la démocratie pour désigner et dénigrer les acteurs politiques plus radicaux accusés de faire la promotion du règne des pauvres, de l’irrationalité et du chaos’’ (Francis Dupuy-Déri ; « Démocratie » ; page 212) puis, dans un deuxième temps, certains acteurs et commentateurs de la vie politique vont utiliser ce mot pour exprimer leur dénonciation de l’autoritarisme et un idéal plus égalitaire. La troisième étape est celle du détournement de sens lorsque les politiciens de droite et du centre s’approprient à leur tour ce mot parce qu’ils ont compris qu’il exerce une forte attraction sur la population. Enfin, lors de la dernière étape, le mot « démocratie » prend le sens de « tout ce qui est bien » ; il devient donc un mot passe-partout qui permet aux politiciens et à tous les polémistes d’affirmer leur appartenance au « camp du bien ». À ce stade, le mot « démocratie n’a plus rien à voir avec la vraie démocratie, celle des Athéniens.

Conclusion

Il n’y avait rien, dans la pensée démocratique des Grecs, que l’on puisse rapprocher de l’individualisme des libéraux modernes mais rien non plus que l’on puisse assimiler à l’idéologie des droits de l’homme laquelle est d’ailleurs, elle aussi, fondamentalement individualiste et universaliste. La démocratie athénienne ne reposait ni sur des fondements individualistes et universalistes ni sur un égalitarisme radical ; les démocrates grecs ne pensaient ni en termes d’égalité de nature, ni en termes d’individu indépendant.

La démocratie athénienne fut une victime de la politique expansionniste menée par l’État monarchique des Macédoniens alors qu’au sein même de la cité athénienne, le régime démocratique bénéficiait d’un large consensus et même Aristote, qui ne l’aimait pas beaucoup, reconnaissait qu’elle apportait de la stabilité et constatait qu’il est impossible de gouverner en paix contre la majorité, ce qui est le cas dans toutes les oligarchies : ‘’Au IVe siècle, à Athènes, après le désastre de l’oligarchie des Trente, l’idéologie oligarchique ne s’exprima plus que dans des cercles restreints, des écoles philosophiques, comme l’Académie de Platon. Ou bien des modérés prônaient une « démocratie des ancêtres ». Parce qu’elle avait décrété l’amnistie, la démocratie paraissait désormais le meilleur régime pour instaurer la concorde. Cette concorde se maintint aussi au prix de quelques concessions des riches, surtout financières. On peut ainsi expliquer le succès de la démocratie athénienne : à bien des égards, elle put servir de modèle. Au IVe siècle, malgré les critiques d’Aristote, de Platon, d’Isocrate et de bien d’autres, le régime faisait presque l’unanimité…….La démocratie a fait l’objet d’un consensus et ce régime s’est étendu dans le monde grec. Ce sont les interventions étrangères, des rois macédoniens, puis des Romains, qui favorisèrent à nouveau les oligarchies’’ (Alain Fouchard ; « Les systèmes politiques grecs » ; page162).

Bien sûr, comme toutes les sociétés de l’Antiquité, Athènes pratiquait l’esclavage et la citoyenneté était réservée aux hommes de plus de dix-huit ans. De ce fait, il nous est impossible d’être des démocrates athéniens et on peut s’interroger sur le fait que le mot « démocrate » soit revendiqué par la quasi-totalité de nos politiciens et de nos journalistes. Ceci dit, il y a parmi les idées politiques des démocrates grecs, comme il y en a parmi celles des républicains romains, beaucoup de choses que nous devons retenir et que nous pouvons utiliser pour élaborer une nouvelle théorie politique.

La démocratie grecque, comme la république romaine, fut une de ses innombrables tentatives visant à supprimer la domination qui est exercée par des minorités oligarchiques et tyranniques, de manière récurrente mais non généralisée, depuis le Néolithique qui a été marqué par des changements de très grande ampleur dans le mode de vie (agriculture, stockage de biens) de nos ancêtres à la faveur desquels la minorité dominatrice, que les chasseurs-cueilleurs tenaient à l’écart de manière systématique depuis probablement 250000 ans, a fini par s’emparer du pouvoir.

Comme l’a écrit l’anthropologue Alain Testart, les Grecs n’ont pas inventé une organisation politique inédite, ils n’ont fait que perfectionner une forme très ancienne qu’on peut faire remonter à la « démocratie consensuelle » des chasseurs-cueilleurs lesquels, d’une certaine manière, étaient beaucoup plus radicaux que les démocrates athéniens du IVe siècle puisqu’ils ne prenaient leurs décisions qu’à l’unanimité, ce qui prenaient beaucoup de temps évidemment, tandis que les Athéniens n’exigeaient que la majorité des votants. Selon Alain Testart, la culture rubanée (ou LBK) d’Europe centrale (5500 à 4800 avant notre ère), qui fut celle des premiers agriculteurs européens, était une culture non hiérarchique et David Graeber a expliqué que des sociétés de ce type ont existé absolument partout depuis le début du Néolithique. On ne peut que constater une tendance naturelle des humains à refuser la domination d’une minorité. La démocratie athénienne et la république romaine sont les deux tentatives de libération les mieux documentées qui ont eu lieu au cours de l’Antiquité. La démocratie athénienne a réussi, beaucoup mieux que la république romaine, à empêcher les plus riches d’exercer leur domination mais elle fut vaincue par une puissance oligarchique étrangère qui lui imposa un retour en arrière tandis que l’oligarchie romaine imposa l’empire et l’oubli de l’idéal républicain, tout en maintenant la fiction du régime républicain (Bonaparte eut recours au même stratagème lorsqu’il créa son empire qui fut, en fait, le premier des régimes totalitaires selon l’historien Guglielmo Ferrero).

Le système démocratique était fondé sur un idéal de la communauté et non pas sur un idéal individualiste comme c’est le cas de notre système libéral. Il y a des différences de formes entre ces deux systèmes mais aussi des différences de fond, qui sont plus importantes.

De nombreux analystes politiques contemporains parlent de l’individualisme démocratique mais ils pensent à notre système politique et non pas à la « vraie » démocratie, celle des Grecs et celle d’Athènes en particulier. Le mot « démocratie », comme le mot « république » d’ailleurs, a été l’objet de nombreuses manipulations, ce qui fait qu’aujourd’hui, en l’absence de définition précise, on ne sait plus de quoi on parle. Il est utilisé par la caste politicienne et journalistique occidentale pour désigner le régime actuel qui est en fait une oligarchie et pour tromper les citoyens lesquels, très massivement, constatent que ce régime ne répond pas à l’idéal d’un peuple autonome maîtrisant son avenir. Il n’est donc pas étonnant que de plus en plus de Français, 58% selon le Baromètre de février 2026 du CEVIPOF, veulent un changement de régime, non pas parce qu’ils préfèreraient un régime monarchique ou aristocratique mais parce qu’ils veulent un vrai régime démocratique (82% selon le Baromètre annuel 2026) dans lequel les citoyens pourront s’exprimer directement sans passer par le filtre parlementaire qui crée une grande distorsion de l’opinion publique, au point que sur presque tous les sujets importants le point de vue des élus est en opposition franche avec celui des citoyens.

Les institutions de la démocratie athénienne étaient très différentes de celles de notre système représentatif mais le plus important réside dans le fait qu’ils différaient beaucoup plus encore par leur esprit. Celui de la démocratie athénienne était fondamentalement communautariste, la vie politique athénienne était orientée vers le bien commun et l’intérêt public tandis que celui de notre système représentatif est ordonné à l’intérêt individuel. Sur ce point essentiel, il y a une opposition évidente entre ces deux systèmes qui ne se résume pas à l’opposition entre liberté positive des Anciens (participation des citoyens à la vie politique) et liberté négative des Modernes, celle des libéraux (refus, par les individus, de toute forme d’interférence). Dans la démocratie athénienne, les citoyens pouvaient participer intensément à la vie politique, au point de pouvoir accéder à toutes les fonctions dirigeantes, mais, au-delà de cela, ils devaient participer à l’activité militaire, qui était intense ; les citoyens athéniens faisaient partie d’une communauté patriotique dans laquelle ils étaient très engagés au plan politique comme au plan militaire tandis que dans les sociétés libérales modernes, les individus sont incités à se replier sur leur vie personnelle et à se désengager par rapport au reste de la société. Or, c’est ce désengagement qui est à l’origine de la désintégration des sociétés libérales.

Pour faire de la France une vraie communauté nationale, nous devrons nous inspirer de l’esprit communautaire de la démocratie athénienne mais nous devrons aussi intégrer dans de nouvelles institutions une forte dose de démocratie directe de façon à ce que le peuple français puisse toujours avoir le dernier mot.

BG
Author: BG

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