Quelle est l’idéologie folle dans laquelle communient J. Milei, N. Farage, E. Musk, P. Thiel, P.É. Stérin, D. Lisnard, M.C. Machado ? Le libertarianisme, une utopie libérale ancrée dans les idées des fondateurs du libéralisme, dont John Locke (photo).

Le mouvement libertarien est peu connu en France bien qu’il soit très présent aux États-Unis, les milliardaires Elon Musk et Peter Thiel en étant des figures marquantes , et au Royaume-Uni où certains membres de la chambre des Communes appartiendraient à cette mouvance, à l’instar de Nigel Farage. En France, les libertariens sont plus discrets, ainsi le président de l’association des maires de France, David Lisnard, ou le milliardaire catholique intégriste Pierre-Édouard Stérin.
L’élection de Javier Milei comme président de la république argentine en novembre 2023 a surpris parce que ce personnage est pour le moins atypique ; c’est un libertarien de tendance anarcho-capitaliste, la plus radicale de toutes les tendances du courant libertarien. Les anarcho-capitalistes envisagent la disparition totale de l’État dont les différents organes seraient remplacés par des organisations privées concurrentes, y compris le système judiciaire, l’armée, la police…. : ‘’L’utopie anarcho-capitaliste préconise un système de propriété privée intégrale. La sécurité, c’est-à-dire la police, les tribunaux, les prisons et la défense nationale, s’y trouverait, au même titre que tous les autres services, produite sur le marché, de même que tous les biens, qu’il s’agisse des routes, des places publiques, des phares, des animaux, de l’eau, de l’air ou de la Lune, y seraient privatisés. C’est la position popularisée par Rothbard et David Friedman’’ (Sébastien Caré ; « La théorie politique contemporaine » ; page 57). Selon l’analyste argentine Ursula Asta, l’élection de Milei est la conséquence d’une grande pauvreté en matière d’offre politique ; elle souligne l’absence de partis politiques répondant aux attentes de la majorité de ses compatriotes, le parti péroniste ayant perdu l’essentiel de sa crédibilité. Notons qu’il en va de même en France où 32% seulement des citoyens se sentent proches d’un des partis politiques existants (Marc Rouban, CEVIPOF).
Le mouvement libertarien comprend deux branches, l’une située « à droite » et l’autre « à gauche », qui se vouent une haine féroce, chacune réclamant la propriété exclusive de l’appellation « libertarien ». Nous ne nous intéresserons ici qu’à la seule branche droitière, la seconde étant peu présente en Europe.
Les deux personnalités qui ont été à l’origine de l’émergence du mouvement libertarien au cours des années 1950 sont Ayn Rand (1905-1982) et Murray Rothbard (1926-1995). Nous avons abordé la pensée d’Ayn Rand dans un précédent article consacré à l’individualisme (https://www.inforepublica.fr/2023/06/30/individualisme-la-maladie-de-loccident/ ).
Selon Sébastien Caré, qui enseigne la théorie politique et l’histoire des idées politiques à l’Université Rennes 1, ‘’Le libertarianisme se voudra plus global, synthétique, en associant à une doctrine économique néolibérale, une théorie sociale libertaire et une politique étrangère isolationniste’’ (« La pensée libertarienne » ; page 49) ; c’est aussi, bien sûr, une idéologie radicalement individualiste (Sébastien Caré ; « Les libertariens aux États-Unis » ; page 34) et H.H. Hoppe, qui fut très proche de Murray Rothbard, est à l’origine d’une synthèse conservatrice-libertarienne qui séduit de nombreux conservateurs mais aussi des nostalgiques des régimes fasciste et nazi. Le mouvement libertarien « de droite » comprend de nombreux courants ; l’exubérance de ce mouvement est liée, sans aucun doute, à sa nature utopique.
Les deux piliers du libertarianisme : la propriété et l’indépendance absolue de l’individu
Le libertarianisme n’est pas un libéralisme extrémiste mais un libéralisme fondamentaliste, c’est-à-dire un libéralisme qui s’appuie sur les idées des fondateurs de cette idéologie, dont John Locke : ‘’Le fameux « Deuxième traité du gouvernement civil » de Locke fut certainement l’un des premiers exposés systématiques de la théorie libertarienne, individualiste du droit naturel’’ (Murray Rothbard ; « L’éthique de la liberté » ; page 24). John Locke accordait lui aussi une importance essentielle à la propriété individuelle : ‘’C’est donc bien la préservation de la propriété qui constitue, chez Locke, le motif d’une association entre tous les hommes’’ (Sébastien Caré ; « La pensée libertarienne ; page 218). Notons que cette idée est totalement fausse et que les membres de l’espèce Homo ont vécu, et vivent encore parfois, depuis des centaines de milliers d’années, au sein de communautés de chasseurs-cueilleurs dans lesquelles la propriété individuelle a toujours été limitée à peu de choses, ce qui n’a pas nui au succès de notre espèce. Contrairement à ce que disent les libertariens, la propriété individuelle n’est pas la pierre angulaire des sociétés humaines même s’il est vrai que le produit du travail de chacun est généralement considéré comme étant sa propriété ainsi que l’ont montré des expériences réalisées avec de jeunes enfants. Pour les communautés de chasseurs-cueilleurs, la propriété collective, le territoire tribal, est bien plus importante que ne l’est la propriété d’objets usuels par chacun de leurs membres. Cela est toujours vrai puisque de très nombreux humains acceptent de prendre le risque de mourir pour empêcher qu’un État étranger prenne le contrôle d’une partie ou de la totalité de leur territoire national tandis que le nombre de personnes qui risquent leur vie pour conserver un bien leur appartenant est extrêmement faible. Ceci dit, il ne s’agit pas de condamner la propriété individuelle mais de relativiser son importance et de ne pas céder à la démesure dans ce domaine comme dans tous les autres. Depuis toujours, les républicains ont été favorables à une société de petits propriétaires et ont été opposés aux trop grandes inégalités économiques parce que ces dernières génèrent inévitablement des inégalités politiques, et donc des dominations arbitraires, ce qui est incompatible avec l’idéal républicain d’une société sans arbitraire.
Pour les fondateurs du libéralisme et pour leurs héritiers libertariens, la propriété a toujours été une des deux valeurs essentielles, l’autre étant la souveraineté de l’individu, c’est-à-dire, en fait, son indépendance pleine et entière ; selon eux, tout individu doit être libre de s’installer où bon lui semble, ce qui n’a jamais été le cas et si l’hospitalité est aussi ancienne que notre espèce, il n’en reste pas moins que l’espèce Homo sapiens est une espèce sociale et territoriale, c’est-à-dire que nous sommes d’abord les membres d’un groupe bien défini vivant sur un territoire exclusif. Au vu de ce qui se passe en ce moment un peu partout dans le monde, on peut dire que les choses ne sont pas différentes de ce qu’elles étaient chez les dernières populations de chasseurs-cueilleurs ayant fait l’objet d’études ethnologiques et anthropologiques. Les libéraux ont cru, en 1991, que nous venions d’entrer dans l’ère de l’individu sans appartenance mais ce n’était qu’une vue de l’esprit.
Les libertariens face aux nations
Les libertariens n’accordent aucune importance aux communautés polies par l’histoire et la nation n’a aucun sens pour eux : ‘’….Nozick et Hayek rejettent de la même manière que Kukathas, sous l’impulsion du principe d’ordre politique spontané, le rôle politique de la nation’’ (Florent Papin ; « La confrontation fratricide entre le libertarianisme et le libéralisme égalitaire » ; page 13). Les libéraux n’ont jamais accordé d’importance à la nation contrairement à ce que l’on peut entendre ou lire parfois. Comme l’a écrit le philosophe Yoram Hazony, les libéraux ont soutenu les nationalistes au milieu du 19e siècle parce que ces derniers luttaient contre les despotismes impériaux autrichien, britannique, etc., mais leur association ne fut que circonstancielle et momentanée. Quant à nos révolutionnaires de 1789, qui étaient eux aussi des libéraux, ils utilisaient beaucoup le mot « nation » mais ils en avaient une définition très particulière. Avant la Révolution, « nation » signifiait «population vivant sur un territoire défini, parlant une même langue et relevant d’un même pouvoir politique » (dictionnaire de Furetière ; 1690) tandis que pour les révolutionnaires, la nation était un agrégat de partisans des idées révolutionnaires, au nombre desquelles l’individualisme figurait en bonne place. Ce sont deux notions totalement différentes.
Les théories libertariennes sont fondées sur le principe de spontanéité culturelle lequel s’oppose à l’État national qui impose un cadre culturel. Le philosophe libertarien Chandras Kukathas exprime clairement son rejet de l’État national lorsqu’il affirme que sa théorie ‘’est un refus du nationalisme, et de l’idée que nous devrions partir de l’hypothèse selon laquelle l’Etat-nation est la « société »’’ (« The liberal archipelago » ; page 9). Les libéraux « égalitaristes » (Rawls, etc.) acceptent l’existence de l’État national parce que seul celui-ci permet une redistribution des richesses des plus riches vers ceux qui sont handicapés par des ‘’désavantages immérités’’ et qui, de ce fait, ne sont pas en situation d’égalité des chances au début de leur vie. Notons que ces libéraux-là admettent qu’il ne peut y avoir de redistribution en l’absence d’État national, ils s’en accommodent donc sans aucun enthousiasme.
Une idée partagée par la plupart des théoriciens libertariens est celle selon laquelle les individus devraient pouvoir changer de société en fonction de leurs préférences en matière d’organisation politique et économique de la société. Dans un monde libertarien, il n’y aurait donc plus d’État national au sein duquel les citoyens peuvent avoir des opinions différentes tout en privilégiant la recherche d’un bien commun, ce qui permet d’assurer la cohésion et la pérennité de la communauté, mais une multitude de petites sociétés organisées de manières diverses et ayant des objectifs différents. Les sociétés libertariennes ne seraient ni des nations ni des communautés mais des agrégats d’individus propriétaires acceptant un même contrat de copropriété. On ne voit pas du tout comment le monde décrit par les libertariens pourrait voir le jour et ils ne nous éclairent que très peu sur le sujet, c’est le moins que l’on puisse dire. H.H. Hoppe envisage trois étapes, la première consistant à adapter autant que faire se peut les États existants en œuvrant à leur démantèlement (sortie de l’UE, création de nouveaux États-régions de petite taille, etc.), la seconde étape consisterait à transformer ces petits États locaux en États néo-féodaux dirigés par des aristocraties et l’étape finale serait celle de la formation d’une constellation de micro sociétés d’individus propriétaires. Il s’agit d’un projet aussi utopique que celui de Marx. Notons que pour y parvenir, les libertariens pensent que les mouvements séparatistes doivent être soutenus parce qu’ils affaiblissent les États nationaux et parce qu’ils œuvrent à la fragmentation qu’ils appellent de leur vœux. Les autonomistes et les indépendantistes qui sont en accord avec les libertariens sur ce point ne doivent pas perdre de vue que la création de nations de taille plus modeste n’est pas l’objectif de ces derniers mais seulement une éventuelle étape intermédiaire. Les mouvements séparatistes ne sont que des alliés provisoires et circonstanciels des libertariens comme ils le sont pour les néolibéraux qui les instrumentalisent pour affaiblir les États nationaux existants. Au XIXe siècle déjà, les libéraux appuyaient les mouvements nationaux pour affaiblir et défaire les empires qui existaient alors. Certains y ont vu une proximité théorique entre le mouvement des nationalités et celui des libéraux mais il n’en est rien ; Yoram Hazony a expliqué de manière très pertinente qu’il n’y avait là qu’une alliance de circonstance puisque le libéralisme est fondamentalement individualiste, depuis toujours.
Des libertariens ont fait des tentatives de création de sociétés libertariennes dans des micro-États comme Honk-Kong, le Liechtenstein et dans un quartier privatisé de Londres (Docklands) ; ce dernier a été pris en charge par des libertariens désireux de créer une société organisée selon leurs principes ; Margaret Thatcher avait donné son accord pour cette expérience. Mais tout cela a échoué lamentablement (cf. le livre de Quinn Slobodian : « Le capitalisme de l’Apocalypse »).
Robert Nozick, un autre philosophe libertarien qui enseignait à Harvard, estimait qu’il pourrait y avoir des sociétés de toutes sortes, y compris des sociétés communistes : ‘’Nozick, dans « Anarchie, Etat et Utopie » (1974), ne donne pas non plus de rôle politique à la nation. Dans la troisième et dernière partie de son ouvrage consacrée à l’utopie, il attribue à l’Etat minimal un rôle de méta-utopie. Cela signifie que l’Etat minimal doit être une plate-forme assurant la coexistence d’utopies diverses, chacune pouvant promouvoir sa conception de la vie bonne et ses règles d’action communes. Il y a cependant une règle générale à respecter pour chacune de ces utopies : les droits naturels ne doivent pas être violés. Une utopie communiste peut par exemple être construite, à la condition que l’appartenance des membres à cette utopie soit volontaire et que chacun ait toujours la possibilité de partir pour une autre utopie qu’il estime meilleure. Cela aboutirait selon Nozick à un «vaste éventail diversifié de communautés que les gens peuvent pénétrer s’ils y sont admis, abandonner s’ils le désirent, façonner selon leurs désirs» (Robert Nozick ; « Anarchie, État et utopie »). Ce n’est donc pas la nation qui encadre et donne une unité à la communauté politique. Les communautés politiques sont ici seulement définies par affinité politique et non pas par les critères linguistiques, historiques et culturels de la nation. Cela résulte en une vision fragmentaire de la société où les communautés vivent isolées les unes des autres. L’archipel libéral de Kukathas est proche de cette vision utopique, à la différence que, dans sa théorie, les petits îlots se forment aussi selon des critères seulement culturels’’ (Florent Papin ; « La confrontation fratricide entre le libertarianisme et le libéralisme égalitaire » ; page 106).
Concernant la nation, les libertariens ne se distinguent pas des néolibéraux auxquels nous avons consacré un précédent article (https://www.inforepublica.fr/2025/11/30/contre-les-nations-la-democratie-et-la-justice-sociale-le-neoliberalisme/) dans la mesure où ils la détestent tout autant que ces derniers mais les néolibéraux pensent que les affects nationaux sont puissants et qu’il faut donc « faire avec » tout en ligotant les nations à l’aide de règles juridiques internationales tandis que les libertariens « feraient avec », eux aussi, provisoirement, tout en visant à leur disparition et à leur remplacement par un très grand nombre de petites sociétés sans États, ou dans lesquelles le pouvoir de l’État se limiterait à la garantie du respect des contrats interindividuels, et intégralement privatisées dans lesquelles les titres de propriété remplaceraient la constitution. Dans ces petites sociétés sans États, qui ne seraient pas des communautés parce qu’il n’y aurait aucun « commun » dans ces entités peuplées d’individus purement égoïstes, la gentillesse serait considérée comme un comportement aberrant : ‘’Tout d’abord, pourquoi quiconque devrait être particulièrement gentil avec quelqu’un d’autre – au-delà de respecter les droits de propriété privée respectifs sur certains moyens (des biens) physiques spécifiques ? Être gentil est une action délibérée et demande un effort, comme toute action. Il y a des coûts d’opportunité. Le même effort pourrait aussi être consacré à d’autres effets…..Le temps consacré à la « gentillesse envers autrui » est du temps perdu à faire d’autres choses plus valables’’ (H.H. Hoppe ; « Bien comprendre le libertarianisme » ; pages 31 et 32). La gentillesse est un comportement social fondamental, un lubrifiant social essentiel, comme la politesse, ce qui semble échapper à ce psychopathe qui est vénéré par les membres actuels de la secte libertarienne.
Dans les sociétés « hoppéennes », il n’y aurait aucune forme de redistribution des richesses et aucune limite à l’enrichissement, ce qui se traduirait inévitablement par des inégalités croissantes et gigantesques. Inévitablement, parce que l’histoire des sociétés montre qu’il en va toujours ainsi dans un tel cas. De telles sociétés seraient le siège de tensions énormes et finiraient par éclater parce que, faute d’institutions politiques, il n’y aurait aucun moyen de faire changer les choses.
Les libertariens et l’immigration
Dans ce domaine, comme dans tous les autres, la propriété individuelle et la liberté absolue des individus sont au centre du raisonnement des libertariens : ‘’Il convient par ailleurs de rappeler que, dans le contexte d’une société libertarienne où l’État serait ou bien absent ou bien réduit à la portion congrue, la question de l’immigration ne ferait plus débat et se verrait réglée par l’application du principe libertarien de propriété privée. Chaque individu devrait être laissé libre de se rendre où il le souhaite, à la condition qu’il ne viole pas la propriété privée d’autrui. Cette liberté de circulation est pour Nozick la condition de possibilité de son canevas d’utopies : chacun devrait être laissé libre de quitter le monde qu’il habite pour celui qu’il estime meilleur……Elle signifie simplement qu’aucun gouvernement n’est fondé, au nom de la communauté, à limiter l’immigration sur le territoire qu’il administre’’ (Sébastien Caré ; « Les libertariens aux États-Unis » ; page 201). Par nature, les sociétés libertariennes sont des sociétés ouvertes dans lesquelles on entre et dont on sort librement sous réserve que ces mouvements ne nuisent pas aux intérêts des différents propriétaires vivant dans les sociétés concernées dans lesquelles tout, absolument tout, serait privatisé (H.H. Hoppe ; Bien comprendre le libertarianisme ; page 45). Il serait donc possible d’immigrer dans de telles sociétés en achetant une propriété ou par héritage sous réserve d’adhérer aux principes en vigueur en leur sein : ‘’Dans un monde où tous les lieux sont possédés privativement, le problème de l’immigration disparaît. Il n’existe aucun droit à l’immigration. Il n’existe que le droit d’échanger, d’acheter ou de louer divers lieux’’ (H.H. Hoppe ; « Bien comprendre le libertarianisme » ; page 36).
L’individu, tel qu’il est pensé par les libertariens, a des semelles de vent ; il n’a pas de racines et il n’est attaché à aucune communauté particulière. Ce nomade sans attaches doit être libre de choisir la société dans laquelle il veut vivre en fonction de ses intérêts et de ses préférences idéologiques. La société des libertariens, à l’instar de toutes les sociétés libérales, n’est pas une communauté historique et de destin mais un agrégat d’individus qui partagent une même idée de l’organisation sociale.
Sortir du politique
Là où le libertarianisme devient franchement utopique c’est quand il aspire à la disparition pure et simple du politique : ‘’Après tout, le but ultime du libertarianisme est de mettre un terme à toute politique, et de placer toutes les relations interpersonnelles et tous les conflits sous l’égide du droit privé et des procédures de droit civil’’ (H.H. Hoppe ; « Bien comprendre le libertarianisme » ; page 80). Les sociétés libertariennes seraient régies par les seules lois relatives à la propriété.
Les sociétés libertariennes seraient donc apolitiques et tous ceux qui s’opposeraient à leurs principes seraient expulsés manu militari, comme l’a écrit H.H. Hoppe : ‘’Et de plus, tout comme un ordre libertarien doit toujours se prémunir des « mauvais voisins » (même non agressifs) par l’usage de l’ostracisme social, c’est-à-dire par une culture commune du « vous n’êtes pas les bienvenus ici », de même et avec plus de vigilance encore, doit-il être préservé des voisins qui défendent ouvertement le communisme, le socialisme, le syndicalisme ou la démocratie sous quelque forme que ce soit. Ces personnes, car constituant ainsi une menace ouverte envers tous les propriétaires et de toutes les propriétés privées, doivent non seulement être évitées, mais doivent aussi, pour utiliser un même « hoppéen » désormais célèbre, être « physiquement expulsées », si nécessaire avec violence, et forcées de partir sous d’autres cieux. Ne pas faire cela conduit inévitablement à…eh bien, au communisme, au socialisme, au syndicalisme ou à la démocratie et donc, au contraire même d’un ordre social libertarien’’ (Ibid. ; page 69).
Il n’y aurait donc plus aucun débat interne et donc toute forme de conflit politique interne aurait disparu de ces entités utopiques. Par ailleurs, le politique serait aboli des relations entre les différentes sociétés lesquelles seraient parfaitement pacifiques et excluraient toute relation extérieure basée sur la force. On est là en plein délire parce que, comme le disait Julien Freund, le fait qu’une société se déclare neutre et pacifique ne peut pas empêcher une autre société de lui faire la guerre pour une raison ou pour une autre ; en 1940, la Belgique a été envahie en dépit de sa neutralité, par exemple. Le politique est, depuis toujours, au centre des relations entre les différents groupes humains au point que l’évolution biologique de l’humanité a d’abord été une évolution commandée par la concurrence des groupes humains entre eux tandis que la concurrence interindividuelle n’a été qu’un phénomène secondaire contrairement à ce que croient les disciples de H. Spencer, le théoricien du « darwinisme social ». Le libertarianisme « de droite », et tout particulièrement celui de Hoppe, qui est l’actuel gourou de la secte, est très clairement « spencérien » ; la société libertarienne que Hoppe imagine serait une société dans laquelle les individus se livreraient une concurrence impitoyable. Il exprime clairement l’idée d’une supériorité absolue de ceux qui « réussissent » sur tous les autres qu’il méprise sans aucune gêne.
Une idéologie antidémocratique et inégalitaire
Le milliardaire Peter Thiel, qui fit fortune en créant PayPal puis en investissant dans FaceBook, écrivit en avril 2009 un article intitulé « The education of a libertarian » qui fut publié dans la revue Cato Unbound et dans lequel il fait deux aveux: ‘’Je ne crois plus que la liberté et la démocratie soient compatibles’’ et ‘’La mission des libertariens est de trouver un moyen d’échapper à la politique sous toutes ses formes’’ ! Ce sont deux idées centrales du libertarianisme. Par ailleurs, Peter Thiel pense que ‘’l’entreprise constitue le modèle idéal, qui devrait être transposé à la politique’’ (Quinn Slobodian ; « Le capitalisme de l’Apocalypse » ; page 15), ce qui est contradictoire avec ce qu’il a écrit par ailleurs, mais passons ! Or, c’est très exactement ce que dit Adolf Hitler lors d’une conférence qu’il fit le 26 janvier 1932 devant le Club de l’Industrie de Düsseldorf (cf. Johann chapoutot ; « Les irresponsables » ; page 216). La parenté des idées de Thiel et de Hoppe avec celles d’Hitler ne se limitent pas à cela ; le social-darwinisme de Herbert Spencer était au centre de la pensée hitlérienne comme il est au centre de celles de H.H. Hoppe. Il n’est donc pas étonnant qu’une certaine extrême-droite qui rêve d’une société aristocratique soit attirée par le discours des libertariens. L’entreprise est le modèle de Thiel comme il était celui d’Hitler ; un modèle tyrannique qui favorise la lutte sans concession de tous contre tous. La société nazie était, non pas une société centralisée comme on le pensait dans le passé, mais une société du type « féodal » dans laquelle le Führer était en quelque sorte le suzerain de tous les barons du régime, lesquels étaient tous concurrents les uns des autres.
À l’instar des néolibéraux (https://www.inforepublica.fr/2025/11/30/contre-les-nations-la-democratie-et-la-justice-sociale-le-neoliberalisme/), les libertariens n’aiment pas la démocratie parce qu’elle permet aux « envieux » de s’exprimer ; or, ces derniers étant les plus nombreux, ils ont ainsi à leur disposition un moyen efficace d’imposer la redistribution des richesses et le nivellement des fortunes. Contrairement à ce qu’ils semblent croire, la démocratie n’est pas une invention récente, les chasseurs-cueilleurs ont pratiqué pendant 250000 ans une forme de démocratie : la démocratie consensuelle. Cette dernière, qui n’est praticable qu’au sein de petites communautés, visait à l’établissement d’un consensus au terme de longues discussions auxquelles participaient tous les hommes majeurs, au moins. Ce système politique présente l’immense avantage de maintenir le consensus au sein de la communauté et donc un très haut niveau de cohésion interne. Les libertariens, au nom de la théorie dite de l’«individualisme possessif », laquelle est l’expression d’un individualisme radical et d’un égoïsme absolu, refusent toute distribution et considèrent que la seule justice acceptable est celle qui résulte du marché. Toutes ces contorsions intellectuelles servent en fait à justifier le comportement et les dispositions psychologiques des psychopathes (1 à 2% de la population) et de ceux qui, sans l’être pleinement, partagent certains traits avec eux (20% de la population). L’historien des idées Quinn Slobodian a écrit que ce que promeuvent les libertariens est ‘’une forme radicale de capitalisme dans un monde sans démocratie’’ (« Le capitalisme de l’Apocalypse » ; page 20) dans lequel les plus riches seraient protégés ‘’des griffes d’une populace qui aspire à un présent et à un avenir plus équitable’’ (Ibid.).
Comme nous l’avons écrit dans un précédent article (https://www.inforepublica.fr/2023/06/30/individualisme-la-maladie-de-loccident/), la romancière Ayn Rand, qui fut la grande prêtresse du libertarianisme au cours des années 1950-1970, croyait à la « tabula rasa » ; elle pensait, comme les béhavioristes et la plupart des socialistes et des communistes, que les caractéristiques psychologiques et comportementales des humains sont apprises et qu’il n’existe aucun déterminant d’origine biologique qui viendrait limiter la liberté des individus. Elle avait tort, bien sûr, et notre liberté est limitée par notre nature ; nous ne pouvons pas faire tout ce que nous aimerions faire et nous ne pouvons pas nous construire et nous reconstruire à volonté. Les successeurs d’Ayn Rand ont abandonné l’idée de la « tabula rasa » et ont adopté le point de vue opposé sur lequel ils fondent une théorie profondément « inégalitariste » qui leur permet de justifier les inégalités économiques et sociales les plus extravagantes.
Envie ou justice sociale ?
Les libéraux, en général, et les libertariens en particulier accusent fréquemment ceux qui réclament plus de justice sociale d’être des envieux. Hoppe aborde fréquemment ce sujet dans ses textes ; ainsi, il écrit ‘’Il fit appel à l’éternel sentiment partout populaire d’envie chez les « défavorisés » envers leurs propres « meilleurs » et « supérieurs » : leurs seigneurs’’ (« De l’aristocratie à la monarchie à la démocratie » ; page 19). Dans cette courte phrase, il nie l’existence des classes défavorisées, il affirme l’existence d’une minorité de gens qui seraient supérieurs aux autres et il souligne que l’envie des « défavorisés » (entre guillemets parce que, bien sûr, ils méritent leur sort) serait éternelle et universelle. Il dit « envie » là où la plupart des humains diraient « justice sociale », mais peu importe, ce sentiment est éternel et universel, écrit-il et il a raison. Le besoin de justice sociale est présent partout depuis toujours ; c’est une constante de la psychologie humaine et rien ne pourra la déraciner. De même, il y a parmi nous une minorité d’égoïstes, depuis toujours et partout, qui refusent de partager et qui doivent être très nombreux parmi ceux qui se reconnaissent dans les théories libérales. Envieux majoritaires d’un côté et égoïstes minoritaires de l’autre, ainsi va l’humanité qui d’une façon générale exige moins d’inégalités et d’injustices, ce qui se traduit par une diminution des inégalités sur le long terme quoi que puissent faire les égoïstes pour tenter d’inverser la tendance. Ainsi à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, une vague libérale a provoqué une croissance des inégalités mais elle fut suivie d’une baisse des inégalités entre 1930 et 1980 puis une autre vague libérale, celle du néolibéralisme (Reagan, Thatcher), est à l’origine d’une nouvelle croissance des inégalités, une croissance plus faible que lors de la vague précédente, mais sur le long terme, entre le XVIIIe siècle et nos jours, les inégalités ont beaucoup diminué comme l’a constaté Thomas Piketty. De même, les systèmes d’inspiration démocratique sont de plus en plus nombreux même si des minorités parviennent encore à freiner le mouvement. Or, comme l’écrit H.H. Hoppe, les aspirations démocratiques sont à l’origine des politiques de redistribution, ce qui explique qu’il soit totalement opposé à la démocratie.
J’ai exposé dans un des chapitres de mon livre ce que les anthropologues nous ont appris au cours des dernières décennies à savoir que l’espèce Homo a évolué pendant deux cent cinquante mille ans, jusqu’au Néolithique, au sein de groupes de chasseurs-cueilleurs très coopératifs dont les richesses personnelles différaient très peu et qui recherchaient le consensus sur tous les sujets d’intérêt collectif. Contrairement à ce qu’affirment les nostalgiques des sociétés aristocratiques, il n’y avait pas de place pour des « alphas » dominateurs, manipulateurs et égoïstes dans ces sociétés, ces derniers étant toujours éliminés d’une façon ou d’une autre. Donc, point d’aristocratie dans ces sociétés dans lesquelles notre espèce a évolué, ce qui a laissé des traces profondes dans la psychologie naturelle de la plupart des humains. Contrairement à ce que racontent Hoppe et les autres libertariens de droite, il n’y a jamais eu d’ « aristocratie naturelle » dans l’espèce Homo sapiens ; c’est seulement à partir du Néolithique que les psychopathes, les égoïstes dominateurs et manipulateurs qui étaient précédemment éliminés dans les groupes de chasseurs-cueilleurs, ont réussi à prendre le pouvoir plus ou moins durablement.
Selon les libertariens, il n’y a pas de « défavorisés » ; ces derniers mériteraient leur situation tout comme ceux qui « réussissent» mériteraient la leur : ‘’Après tout, le riche et le pauvre sont généralement riche ou pauvre pour une raison. Les riches sont particulièrement brillants et travailleurs, et les pauvres sont généralement idiots, paresseux ou les deux. Il est peu probable que les imbéciles, même s’ils sont majoritaires, se montrent systématiquement plus malins et s’enrichissent aux dépens d’une minorité d’individus brillants et énergiques’’ (H.H. Hoppe ; « De l’aristocratie, à la monarchie, à la démocratie ; page 24). Le mépris qu’il exprime dans ce passage illustre parfaitement l’esprit aristocratique qui caractérise le libertarianisme de droite, les meilleurs étant, selon eux, ceux qui savent s’enrichir ! Cet aristocratisme libertarien séduit tous ceux qui sont obsédés par l’inégalité et par la hiérarchie qu’on trouve à la droite de la droite.
Mais en quoi le talent de ceux qui « réussissent » reflète-t-il une quelconque supériorité absolue qui justifierait une inégalité illimitée des revenus ? En rien mais c’est sur cette opinion infondée que repose le libertarianisme de Hoppe.
Le rôle des scientifiques et des ingénieurs de recherche, dont les travaux sont à l’origine des innovations techniques et donc des innovations commerciales, peut être considéré comme beaucoup plus important que celui des entrepreneurs mais ils n’en retirent que très rarement des avantages financiers importants ; la répartition des revenus et des fortunes, à défaut de répondre à une logique ou à des arguments percutants, n’est que le résultat d’un rapport de forces mais le rapport des forces peut changer. Par ailleurs, la spéculation est la source principale des grandes fortunes alors que cette activité, purement parasitaire, peut être assimilée à la piraterie.
Conclusion
Les libertariens veulent mettre un terme au politique, ils n’y parviendront jamais. C’est une idée que les libéraux promeuvent depuis trois siècles et qui ne s’est jamais traduite dans la réalité. L’être humain est un « animal politique » disait Aristote et il a eu raison de penser cela très longtemps avant l’apparition de l’idéologie libérale. Les libertariens croient dans un monde constitué d’une myriade de petites sociétés sans États entre lesquelles il n’y aurait plus aucun conflit ! C’est une niaiserie confondante. Les chasseurs-cueilleurs de l’espèce Homo sapiens ont vécu pendant 250000 ans au sein de petites sociétés sans État qui se faisaient fréquemment la guerre au point que 15 à 20% des hommes mourraient au combat, c’est-à-dire beaucoup plus que de nos jours, toutes proportions gardées ! Par ailleurs, ils semblent croire que toute forme de conflit interne, de contestation des inégalités et des injustices disparaîtraient, comme par enchantement, une fois que tout ce qui existe serait attribué à des propriétaires. C’est absurde ; il y a toujours eu des conflits internes qui se traduisaient, chez les chasseurs-cueilleurs, par la mise au pas des égoïstes, des dominateurs, voire même par leur exécution (cf. le chapitre de mon livre « De l’anthropologie à la politique, suite …. »). Rappelons à ce sujet que, non seulement les communautés de chasseurs-cueilleurs n’étaient pas dirigées d’une main de fer par des alphas dominateurs mais que les individus dominateurs et égoïstes ont été éliminés de manière récurrente et systématique jusqu’à ce que ces derniers parviennent à s’imposer au sein des sociétés agricoles. Précisons que les chasseurs-cueilleurs détestaient les dominateurs mais ils savaient reconnaître les personnes les plus compétentes dans chaque domaine d’activité et ils leur confiaient la direction des tâches propres à ces domaines (chasse, guerre, construction de canoës, etc.) mais le rôle des « chefs de tâches » était limité dans son étendue et dans sa durée, il n’était pas héréditaire et il n’apportait à ces derniers que du prestige.
Hoppe explique que les démocrates, les socialistes et les communistes seraient chassés des sociétés libertariennes mais une société d’égoïstes, dominateurs et manipulateurs, ne pourrait pas fonctionner parce qu’ils se dévoreraient entre eux. Les communautés humaines parviennent à fonctionner parce qu’elles sont constituées d’une majorité de personnes coopératives et altruistes qui sont parasitées et/ou dominées par des égoïstes depuis le Néolithique.
Le projet des libertariens n’a aucune chance de voir le jour parce que, plus encore que, comme celui des néolibéraux, il serait confronté, tôt ou tard, à la préférence, de la plupart des humains, d’une part, pour la justice sociale, ou plutôt la justice communautaire, que les libertariens appellent « envie », et, d’autre part, pour l’absence de domination arbitraire. Le retour à une féodalité aristocratique ou la création de sociétés dominées par des gens immensément riches ne sont pas envisageables de manière durable, si tant est qu’ils puissent l’être tout court.
Ceci dit, des libertariens élus dans nos oligarchies ploutocratiques peuvent mener des politiques très dommageables, même s’ils finiront, à l’instar des néolibéraux, par être mis en difficulté parce que leurs politiques visant à la disparition de toute forme de redistribution se traduira inévitablement par l’appauvrissement de vastes couches sociales et par la disparition de la circulation des élites, ce qui est déjà le cas aux USA (cf. les écrits du philosophe de Harvard, Michael Sandel ou ceux du « prix Nobel d’économie » Joseph Stiglitz) et ce qui finit par provoquer des crises sociales et politiques aiguës (cf. le livre de Peter Turchin, « La crise qui vient »).
Les libertariens ne sont pas de doux rêveurs, ils essaient de mettre en œuvre leur idéologie et ils peuvent s’appuyer sur de nombreux personnages au profil psychologique très inquiétant qui ont d’énormes moyens financiers. De nombreuses études ont montré que la proportion de psychopathes au sein de la classe patronale est très importante (de l’ordre de 25% de psychopathes « purs » contre 2% dans l’ensemble de la population) ; comme l’a expliqué, dans une vidéo, le professeur Jean Decety (Université de Chicago), quand on pense aux psychopathes, c’est toujours Jack l’éventreur qui vient à l’esprit et jamais les psychopathes en col blanc (ou en T shirt, comme c’est souvent le cas dans la Silicon Valley) lesquels, pourtant, sont très nombreux.
H.H. Hoppe milite de manière très violente pour une société profondément inégalitaire et hiérarchisée ; il affirme que les très riches sont les meilleurs des hommes, la crème, mais Cicéron qui défendit jusqu’au bout le modèle républicain des Romains a écrit : ‘’Il n’y a pas de forme de cité plus affreuse que celle où les riches passent pour être les meilleurs’’ (« De la république » ; Livre I, XXXIV, 51). La société imaginée par les libertariens serait invivable.
