Démocratie : du Paléolithique tardif au XXIe siècle

La démocratie n’a pas été « inventée » par les Grecs de l’Antiquité, elle exista auparavant dans les sociétés complexes du Moyen Orient et, surtout, elle était le mode d’organisation politique de toutes les sociétés de chasseurs-cueilleurs depuis le Paléolithique tardif jusqu’au XXe siècle mais c’est en Europe que le retour aux moeurs démocratiques a été le plus précoce et le plus massif. 

La « révolution néolithique », c’est-à-dire le passage du mode de vie des chasseurs-cueilleurs à celui des agriculteurs et des éleveurs a été un bouleversement majeur de l’histoire humaine, non seulement au plan économique mais aussi au plan politique. Certains seront sans doute surpris qu’on puisse parler de politique au sujet des chasseurs-cueilleurs, parce que nous avons tendance à penser qu’il ne saurait y avoir de politique en dehors des civilisations très complexes. De même, nous pensons, en général, que la démocratie fut une invention des Grecs de l’Antiquité ; mais les anthropologues ont réuni suffisamment de preuves pour que l’on puisse affirmer que les mœurs démocratiques sont beaucoup plus anciennes que la Grèce antique et qu’elles sont apparues dans la phase terminale du Paléolithique et peut-être même beaucoup plus tôt. Les anthropologues parlent de «proto-démocraties » ou de « démocraties primitives » mais on devrait plutôt parler de « démocraties absolues » ou de « démocraties consensuelles » parce que les démocraties des chasseurs-cueilleurs recherchent toujours le consensus et non pas des accords simplement majoritaires.

Des chasseurs-cueilleurs démocrates !

Homo sapiens sapiens a été un chasseur-cueilleur depuis son apparition, il y a environ 300000 ans, mais ses ancêtres l’étaient déjà depuis bien plus longtemps encore, tandis que la « révolution néolithique » a commencé il y a onze mille ans au Moyen Orient,  8000 ans en Chine et 7000 ans en Amérique, par exemple, mais plus tard dans l’ouest et le nord de l’Europe (il y a 6000 ans seulement dans les Iles Britanniques) et elle ne s’est imposée définitivement dans certaines régions de la péninsule européenne que deux mille ans avant notre ère, c’est-à-dire très récemment. L’utilisation des métaux, le cuivre, puis le bronze et enfin le fer, marque la fin de la période néolithique. Dans certaines régions du monde, le Néolithique s’est poursuivi jusqu’au siècle dernier, ce qui a permis aux ethnologues et  aux anthropologues d’observer des communautés néolithiques. Certaines populations ont même vécu de la chasse et de la cueillette jusqu’à nos jours, ce qui a été une véritable aubaine pour les scientifiques qui ont pu récolter une grande masse d’informations sur ces sociétés, leurs modes de vie, leurs structures, leurs croyances, etc. Or, toutes ces sociétés avaient des mœurs démocratiques ; elles étaient marquées par une absence de hiérarchie permanente et les chefs de tribus étaient choisis pour leurs compétences en matière d’apaisement des différends et non pas, comme nous l’avons cru dans le passé, parce qu’ils étaient des mâles alphas dominateurs et violents.

À la fin du siècle dernier, nous avions tendance à penser que les sociétés humaines anciennes avaient dû ressembler à celles des chimpanzés dont des éthologues de renom (Frans De Waal, notamment)  avaient entrepris  d’étudier le comportement; les travaux de ces derniers nous avaient amenés à penser que les sociétés humaines avaient été probablement, depuis la nuit des temps, des sociétés hiérarchiques, parce que dans les sociétés de chimpanzés, qui sont effectivement de ce type, la domination des alphas est très marquée. Mais, en dépit de notre grande proximité génétique avec les grands singes, nous ne sommes ni des chimpanzés, ni des bonobos, ni des gorilles et notre comportement diffère très sensiblement des leurs, ce qui illustre le fait que de petites différences génétiques peuvent avoir de grandes conséquences. Compte tenu des connaissances acquises au cours des dernières décennies, la théorie selon laquelle les sociétés humaines auraient été dirigées, depuis toujours, par  des mâles alphas, dominateurs et violents, ne tient plus.

Selon le professeur Francesc Xavier Ruiz Collantes (Université de Barcelone), qui a fait une synthèse des travaux des anthropologues contemporains, nous savons de façon certaine que les sociétés des chasseurs-cueilleurs étaient démocratiques parce que ‘Premièrement, la plupart des rares communautés de chasseurs-cueilleurs qui survivent sur presque tous les continents sont très égalitaires et démocratiques, même si elles vivent dans des conditions différentes de celles de leurs ancêtres, étant largement confinées par d’autres cultures, et en particulier par les États modernes, dans des zones inhospitalières et pauvres en ressources. Cependant, la similitude des schémas de relations politiques dans la plupart des communautés de chasseurs-cueilleurs de différents écosystèmes suggère un substrat sous-jacent partagé avec leurs ancêtres paléolithiques. Deuxièmement, les vestiges archéologiques paléolithiques ne témoignant qu’exceptionnellement d’inégalités sociales, on peut raisonnablement en déduire que, globalement, les communautés de chasseurs-cueilleurs étaient principalement égalitaires et démocratiques’’.

Christopher Boehm (1931-2021) est un anthropologue étatsunien qui a étudié un très grand nombre de communautés de chasseurs-cueilleurs ; il a constaté l’existence de mœurs démocratiques et ce qu’il a appelé une « hiérarchie de domination inversée » dans toutes ces communautés dont la grande majorité des membres est  liguée contre la petite minorité constituée des individus ayant des comportements égoïstes et dominateurs : ‘’Boehm ( 1993, 2000 , 2012 ) a conclu, à partir d’une étude approfondie de la littérature ethnographique sur les sociétés de chasseurs-cueilleurs d’Afrique, d’Asie, d’Australie et d’Amérique du Nord, que celles-ci étaient politiquement structurées pour permettre l’exercice du pouvoir sur des individus ou des groupes qui tentaient de dominer la communauté – ce que Boehm a appelé une hiérarchie de domination inversée. Alors que la domination directe fait référence à la domination d’une minorité dirigeante, la domination inversée fait référence à la domination communautaire sur une minorité dominatrice. Cette hiérarchie est le système politique le plus durable de l’histoire de l’Homo sapiens, couvrant au moins la longue période du Paléolithique tardif des sociétés de chasseurs-cueilleurs’’ (F. Xavier Collantes ; « Démocratie versus Homo sapiens alpha »).

Les sociétés des ancêtres d’Homo sapiens sapiens étaient, à l’instar de celles des chimpanzés, des sociétés  hiérarchiques ; notre comportement social a changé au cours de la genèse de notre espèce mais, durant le Néolithique, à la faveur  des changements considérables qui eurent lieu à cette époque (passage progressif à l’agriculture et à l’élevage ; sédentarisation ; stockage des vivres ; croissance importante de la taille des communautés, etc.), les individus dominateurs et égoïstes auxquels les chasseurs-cueilleurs interdisaient d’imposer leur pouvoir sous peine d’ostracisme ou pire encore, parvinrent parfois à leurs fins et instaurèrent des sociétés hiérarchiques. Ceci dit, toutes les sociétés du Néolithique ne furent pas des sociétés hiérarchisées de manière permanente et absolue, très loin s’en faut, et comme l’a écrit David Graeber, pendant tout le Néolithique, il y eut des sociétés hiérarchisées et d’autres qui ne l’étaient pas. Contrairement à ce que les anthropologues ont cru pendant longtemps, les villes du Néolithique elles-mêmes, n’étaient pas toutes dirigées par des oligarchies, des aristocraties ou des monarchies. L’histoire du Néolithique qu’a racontée David Graeber convainc de la résistance permanente des humains aux dominateurs qui veulent les soumettre. Au cours du Néolithique, des sociétés hiérarchisées s’effondraient et de nouvelles sociétés non hiérarchiques apparaissaient ultérieurement à proximité comme si les populations qui avaient été soumises reconstituaient des sociétés non hiérarchiques dès qu’elles le pouvaient.

Empêcher les psychopathes de dominer la société

Comme l’a fait remarquer le professeur Jean  Decety, au cours d’une conférence qu’il a donnée à Paris, il y a un grand nombre de psychopathes dans les prisons mais il y en a beaucoup plus en liberté et ils n’appartiennent pas tous à la pègre, il y a aussi  des délinquants en col blanc. Parmi les dirigeants d’entreprises et les politiciens, les psychopathes sont très largement surreprésentés et créent inévitablement des problèmes  parce qu’ils n’ont aucune empathie pour quiconque et sont incapables d’intégrer les règles de fonctionnement d’une société : ‘’Examinons la réflexion de Parsons sur les psychopathes. Ces prédateurs ne peuvent pas intérioriser les valeurs et les règles de la société comme le font les gens normaux et, par conséquent, ils n’ont pas cette « voie intérieure » active, imprégnée d’un sentiment moral d’auto-jugement dont Darwin a parlé avec tant d’éloquence. En revanche, le reste d’entre nous aura le sentiment qu’une part importante de notre identité est liée à la façon dont nous suivons les règles, et notre estime de soi en souffrira ou prospérera en conséquence. Les êtres humains moralement normaux s’identifient fortement à leur propre culture et aux règles spécifiques inhérentes à une vie sociale productive.  Ils le font  même si leur appétit pour le pouvoir, les « choses », le sexe ou le statut les amènent facilement à enfreindre certaines de ces règles. Les psychopathes ne s’identifient tout simplement pas aux règles’’ (Christopher Boehm ; « Moral origins » ; page 28).

Dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs, il y avait déjà des psychopathes qui ne coopéraient pas et qui essayaient de profiter des autres. Comme l’a constaté Christopher Boehm, les chasseurs-cueilleurs se surveillaient de façon à détecter les comportements non coopératifs et se liguaient contre ceux qui manifestaient le désir d’exercer leur domination. On se moquait des discoureurs qui essayaient d’embobiner leurs congénères mais des mesures plus sévères pouvaient être prises à l’encontre des despotes potentiels, l’ostracisme et même le meurtre : ’’Tous les groupes humains désapprouvent,  condamnent et punissent les actes suivants : meurtre, abus d’autorité, tricherie qui nuit à la coopération du groupe, mensonge grave, vol et comportement sexuel socialement perturbateur. Ces règles de conduite fondamentales semblent être des universaux humains. En tout cas, elles sont si répandues que nous pouvons faire l’hypothèse évolutionniste qu’en tant que pratiques culturelles, elles auraient été raisonnablement bien adaptées aux exigences sociales courantes dans les situations de vie humaines du Pléistocène tardif, qui, comme je vais le démontrer, n’étaient pas si différentes à bien des égards des exigences auxquelles nous sommes confrontés aujourd’hui. Il est clair que la « biologie » et la « culture » ont contribué ensemble à nous rendre moralement adaptés. Par exemple, lorsque nous utilisons  notre perspicacité culturelle pour apprendre les règles morales quand on est enfant, grâce à des « fenêtres » de développement qui sont programmées de manière séquentielle. Les mêmes règles d’entraide qui ont été intériorisées par la socialisation précoce de l’enfant sont ensuite renforcées chez l’adulte par la « prédication » pro-sociale dont nous parlerons tout au long du livre, qui encourage essentiellement les membres du groupe à vivre une vie socialement utile en aidant les autres. Les principales  recommandations sont la générosité à la fois au sein de la famille et envers les membres du groupe qui ne font pas partie de la famille. Pour les chasseurs-cueilleurs nomades modernes qui sont fortement égalitaires,  nous pouvons ajouter à leur liste particulière de qualités souhaitables, l’humilité dans le comportement et l’évitement de la domination agressive, ainsi que l’honnêteté envers les autres membres du groupe, la coopération et le respect des autres, l’équité dans les « relations d’affaires » et une propension à la socialité en général. 

Si le langage est utilisé pour encourager les autres, il génère aussi des critiques qui se présentent sous la forme de conseils correctifs ouvertement hostiles ou de moqueries à l’égard d’un déviant. Il existe bien sûr des formes encore plus fortes de contrôle social basé sur le langage, comme la honte collective. Il existe également l’ostracisme ou l’exclusion, qui, à l’inverse, éloigne les déviants de la communication normale. Il y a l’expulsion du groupe, une mesure pénible obtenue par consensus du groupe………..Dans les cas extrêmes où les actes déviants menacent gravement la vie d’autrui ou sont considérés comme vraiment odieux, la peine de mort peut être infligée après qu’un consensus entre chasseurs-cueilleurs ait été atteint en privé. Ce châtiment terrible est encore largement répandu aujourd’hui et, il y a quelques milliers d’années seulement – avant que des mouvements contre de telles mesures n’apparaissent -, il était probablement la norme dans le monde entier. En effet, il y a 15000 ans, dans un monde du Pléistocène peuplé uniquement de chasseurs-cueilleurs nomades, la peine capitale était certainement universelle ou assez répandue comme expression pratique mais extrême de distanciation sociale’’ (Christopher Boehm ; « Moral origins » ; pages 34-35).

Selon l’anthropologue Christopher Boehm cette « sélection culturelle de groupe », très rude, a été à l’origine de l’extension de l’altruisme qui est très largement répandu dans les sociétés humaines mais cette sélection ne s’applique plus aujourd’hui qu’aux psychopathes qui sont envoyés en prison ou exécutés (aux USA, un tiers des 1,8 million de prisonniers sont des psychopathes).

Dans les sociétés sans État des chasseurs-cueilleurs, les chefs n’avaient qu’un pouvoir très limité, voire inexistant, et les décisions engageant la communauté (comme une déclaration de guerre, par exemple) étaient  prises par l’assemblée des hommes majeurs qui débattaient très longtemps du sujet, un peu à la manière des Scandinaves qui avaient une culture du consensus. Contrairement à ce qu’ont pensé certains rêveurs, le politique était très présent dans leurs sociétés et les assemblées tribales pouvaient prendre de terribles décisions ; elles décidaient notamment de la guerre.

L’anthropologue français Alain Testart disaient que leur organisation politique était « minimale » ; certes, il n’y avait pas de personnes dédiées à l’activité politique dans ces sociétés mais tous les hommes (les femmes étaient parfois autorisées à donner leur avis, chez les Baruya, par exemple) participaient à cette activité, ce qui fait qu’il n’est pas exagéré de dire qu’elles avaient des mœurs démocratiques.

Alain Testart explique dans « Avant l’histoire » qu’à compter du Néolithique, apparurent des ‘’ploutocraties ostentatoires’’ notamment les sociétés mégalithiques d’Europe de l’ouest. L’agriculture et le stockage ayant permis l’enrichissement global des sociétés humaines, certains ont pu s’enrichir plus que les autres  mais la richesse de ces nantis était considérée comme un bien commun et, pour ne pas irriter les moins riches, qui pouvaient avoir de funestes mouvements d’humeur, ils se montraient généreux, de manière ostentatoire, en organisant de fastueux repas collectifs, par exemple ; de telles pratiques existaient encore en Gaule et, plus récemment, chez les Indiens de la côte du Pacifique en Amérique du nord.  Ces personnages, qui étaient riches, ont pu s’entourer progressivement d’une « clientèle » et d’esclaves qui travaillaient pour eux, les soutenaient et les protégeaient. Alain Testart a écrit que la relation de clientèle est née au Néolithique, tout comme l’esclavage ; ‘’Un client (au sens antique de « cliens », par opposition à un « patronus ») est quelqu’un à qui on a fait une faveur, ce peut être un don, ce peut être l’annulation d’une dette, et qui de ce fait est redevable. La clientèle, avec l’esclavage, fait qu’un homme riche dispose d’une main-d’œuvre importante et qui lui est généralement entièrement dévouée. Elle en fait un homme puissant, non seulement économiquement mais politiquement’’ (« Avant l’histoire » ; page 413).

Il est très probable que parmi ces chefs, dont le style était très différent de celui des chefs des groupes de chasseurs-cueilleurs, les psychopathes, dominateurs, égoïstes et manipulateurs, étaient très nombreux. La voie vers la société de classes était ouverte mais, comme l’a écrit Christophe Darmangeat dans « Conversation sur la naissance des inégalités », dès qu’il y eut des classes, il y eut des conflits entre ces classes. L’histoire de l’humanité est, depuis le Néolithique, celle des soulèvements, des bagaudes, des révoltes, des jacqueries et des révolutions, ce qui indique clairement que les sociétés hiérarchisées et très inégalitaires ne conviennent pas à la plupart d’entre nous, ce que confirment de nombreux sondages d’opinion.

Il faut souligner que, parallèlement aux ploutocraties ostentatoires du Néolithique, il y eut des sociétés plus égalitaires, et ce, jusqu’aux temps historiques. Ainsi, Tacite et César ont décrit les sociétés germaniques dont les hiérarchies étaient très faibles et dans lesquelles les assemblées de guerriers prenaient collectivement les décisions politiques. Dans ces sociétés germaniques, les terres étaient redistribuées régulièrement entre les familles ; la propriété privée de la terre était inconnue de ces peuples qui par ailleurs n’avaient pas non plus un goût très marqué pour la hiérarchie, c’est le moins que l’on puisse dire.

Selon Alain Testart, les ploutocraties ostentatoires du Néolithique laissèrent la place à des « démocraties primitives » (notamment en Europe et chez les Amérindiens du nord) et à des sociétés lignagères dans plusieurs régions du monde (notamment en Afrique). Il pensait qu’en Europe, il y eut, très tôt, des « démocraties primitives » qui préfigurèrent les démocraties historiques : ‘’Ce que les Grecs firent au VIe siècle, ce ne fut pas « d’inventer » la démocratie, mais plutôt de parfaire une forme très ancienne, de lui donner des institutions qui s’accordent avec le nouveau régime de la Cité et qui, pour cette raison, allaient servir de modèles à d’autres cités’’ (« Avant l’histoire » ; pages 488-489). Les démocraties des Grecs et la république des Romains furent sans doute les plus accomplies dans leur genre mais des assemblées populaires existaient un peu partout, notamment chez les Germains et chez les Gaulois ; Alain Testart pensait qu’une ‘’même tonalité démocratique’’ régnait partout en Europe au cours des cinq ou six siècles qui précèdent le début de notre ère et, selon lui, la seule hypothèse qui peut expliquer cela c’est l’existence ‘’d’un très vieux fond commun à l’Europe, avec des régimes de type démocratie primitive depuis le début du néolithique’’ (« Avant l’histoire » ; page 488).

En dépit de nombreux revirements provisoires, on peut dire que sur le long terme, la tendance est à la réduction des inégalités et à l’extension des pratiques démocratiques qui sont encore très imparfaites de nos jours mais qui gagnent globalement du terrain, en dépit des combats d’arrière-garde menés par les libertariens et la minorité de nostalgiques des systèmes hyper hiérarchisés, profondément inégalitaires et autoritaires, voire totalitaires, qui ont existé dans le passé.

La chasse au gros gibier a façonné notre morale

L’anthropologue Christopher Boehm a étudié un très grand nombre de sociétés de chasseurs-cueilleurs et il en a tiré un enseignement important : les comportements altruistes y sont toujours très présents. Il définit l’altruisme comme un comportement d’entraide extrafamiliale qu’il oppose, d’une part, au népotisme, lequel se limite à la parentèle et, d’autre part, à l’égoïsme. Le comportement altruiste renforce les groupes de chasseurs-cueilleurs, dont la cohésion doit se maintenir à un haut niveau, parce que, contrairement à ce que nous pensions dans le passé, les membres de ces groupes ne sont pas tous apparentés, très loin s’en faut.

L’entraide et la coopération permettent, depuis la nuit des temps, aux communautés de chasseurs-cueilleurs de survivre. L’être humain est bel et bien un animal social et politique comme l’avait compris Aristote ; contrairement à ce que pensaient de nombreux philosophes du XVIIIe siècle, il n’y a jamais eu d’individus solitaires vivant de la chasse et de la cueillette et, si nous sommes toujours une espèce à dominante altruiste, comme l’a montré Abigail Marsh, nous le devons à notre longue histoire de chasseurs-cueilleurs  et tout particulièrement à notre histoire de chasseurs de gros gibier qui aurait commencé aux alentours de 250000 ans avant le temps présent. Selon Christopher Boehm, c’est quand nos ancêtres devinrent des chasseurs de gros gibier chassant en groupes organisés, sous la direction d’un « chef de tâche », qu’ils commencèrent à partager de manière égale le produit de leurs chasses collectives.

Les grands singes, avec lesquels nous partageons un ancêtre commun, qui aurait vécu il y a environ 7 millions d’années, ne partagent leurs proies qu’avec leurs proches, quand ils les partagent. Les archéologues ont remarqué un changement dans la découpe des proies sur des ossements vieux de 250000 ans ; à partir de cette lointaine époque, les carcasses furent découpées par un seul « boucher » et non plus par de nombreux opportunistes, comme cela était le cas auparavant. Ce changement signifie qu’une règle de répartition égalitaire existait alors et cette règle prévaut encore chez les derniers chasseurs-cueilleurs : ‘’Ces humains, ainsi que nombre des peuples agricoles tribaux qui leur ont succédé, étaient résolument égalitaires……..Quand je dis que les bandes de chasseurs sont politiquement égalitaires, je veux dire que les gens sont si intolérants aux comportements de domination des alphas que normalement aucun individu n’ose se vanter d’élever son propre statut, et encore moins essayer de commander un autre chasseur ou de s’emparer d’une carcasse que le groupe considère comme une propriété commune’’ (Christopher Boehm ; « Moral origins » ; page 96).

Comme les grands singes, dont nous sommes génétiquement très proches, les humains sont territoriaux mais ils sont beaucoup plus coopératifs et partageurs qu’eux ; le plus souvent, ils sont même très attachés à l’égalité : ‘’Chez les humains, il existe une dimension «égalitaire» particulière, soulignée au chapitre 4, qui mérite d’être approfondie car elle sera cruciale pour notre analyse évolutionniste……..En m’appuyant sur des hypothèses issues de l’écologie comportementale, je soutiendrai bientôt qu’un tel égalitarisme est très probablement apparu – ou s’est fortement intensifié – lorsque nos prédécesseurs ont commencé à chasser le gros gibier de manière intensive’’ (Ibid. ; page 109), ‘’C’est aussi la raison pour laquelle j’ai osé proposer des scénarios provisoires mais précis, comme celui selon lequel « la chasse au gros gibier nécessitait l’égalitarisme»’’ (Ibid. ; page 340). La chasse au gros gibier aurait été à l’origine de nombreux traits essentiels de notre espèce, dont la coopération, qui est essentielle selon Joseph Henrich (cf. « L’intelligence collective »), le partage, les relations très égalitaires des membres d’un même groupe, bien que ces derniers reconnaissent les différences de compétences et se mettent spontanément sous la direction du plus compétent d’entre eux pour une tâche donnée et pour une durée limitée, et, enfin, l’altruisme, c’est-à-dire l’entraide et la générosité à l’endroit de tous les membres du groupe, parents et non-parents.

Notre morale sociale se serait développée à partir de quelques préadaptations qui auraient existé chez l’ancêtre commun aux grands singes et à l’homme, le « Pan ancestral ». Les préadaptations de ce dernier étaient limitées mais‘’Reconstituée, cette espèce possédait des capacités non seulement de conscience de soi, de prise de perspective, de domination et de subordination, mais aussi de formation de coalitions antihiérarchiques et contre-dominantes. De plus, les mères socialisaient leur progéniture avec empathie et leur fournissaient des modèles d’apprentissage culturel. Il s’agissait d’un ensemble remarquable et fortuit de préadaptations, et en tant que composantes constitutives, elles ont toutes, je pense, joué un rôle important, voire crucial, dans notre évolution morale’’ et ‘’ces grands singes ancestraux coopéraient en groupes entiers, principalement pour la protection quotidienne de leurs territoires, parfois pour réprimer les alphas et peut-être pour harceler les prédateurs’’ (Ibid. ; pages 329 et 330).

Les sociétés de grands singes sont dominées par des alphas très violents mais la domination exercée par ces derniers est contestée très fréquemment et donne lieu à des conflits très rudes au cours desquels certains d’entre eux périssent ; il en allait sans doute de même dans les sociétés de « Pan ancestral ». Christopher Boehm voit dans cette contestation très ancienne de la domination l’origine de la haine qu’ont les humains pour les dominateurs. Il y aurait eu une « préadaptation » de l’ancêtre commun aux grands singes et à Homo sapiens qui aurait permis à notre espèce de se débarrasser, en partie, des alphas.

Comme c’est encore le cas aujourd’hui dans les grandes sociétés modernes, les altruistes étaient les plus nombreux parmi les chasseurs-cueilleurs mais il y a toujours eu une minorité de « passagers clandestins », des individus qui utilis(ai)ent la communauté dans laquelle ils viv(ai)ent à leur profit. Christopher Boehm les désigne très clairement ; ces individus étaient des psychopathes qui sont égoïstes, manipulateurs, menteurs, dissimulateurs, tricheurs, incapables d’intégrer les règles d’une communauté, dominateurs et qui ne peuvent avoir de l’empathie pour qui que ce soit.

On pourrait penser que ces « passagers clandestins » auraient toujours l’avantage sur les altruistes mais ce n’est pas exact. Edward Wilson disait qu’un altruiste perd toujours face à un psychopathe mais que les psychopathes perdent toujours quand ils sont confrontés à un groupe d’altruistes et Christopher Boehm pensait que ‘’L’avantage revient aux altruistes, et donc à leurs gènes, tant qu’ils restent unis politiquement’’ (Christopher Boehm ; « Moral origins » ; page 331).

Les chasseurs-cueilleurs comprenaient, intuitivement peut-être, que les psychopathes  mettaient en péril leurs communautés ; aussi, ils les élimin(ai)ent, même si avant de prendre des mesures radicales, ils essay(ai)ent de les ramener dans le droit chemin : ‘’Cela dit, les chasseurs-cueilleurs ne prennent guère de plaisir à tuer un membre du groupe et cherchent généralement à réformer les déviants plutôt qu’à les éliminer par le bannissement ou l’exécution………Cependant, comme nous le verrons au chapitre 4, lorsqu’il s’agit des dominateurs politiques vraiment sérieux que je viens de mentionner, ainsi que de quelques autres types très déviants, une ligne ferme et parfois ultime est tracée dans le sable : celui qui franchit cette ligne doit être prêt à sacrifier son avenir génétique’’ (Ibid. ; page 47). Les psychopathes n’étant pas tous éliminés, ils ont pu  se maintenir à l’état de minorité mais ‘’…., les sociopathes passent trop souvent inaperçus dans nos vastes sociétés anonymes, et leur empreinte génétique effrayante pourrait, en théorie, s’accroître’’ (Christopher Boehm ; « Moral origins » ; page 338), ce qui pourrait être à l’origine d’une dérive dangereuse parce qu’une société constituée d’un très grand nombre de psychopathes serait extrêmement conflictuelle et ne permettrait sans doute pas le développement de cultures évoluées car, comme l’a expliqué Joseph Henrich, la coopération est la clé du développement des cultures humaines. De nos jours, le coût du mal-être au travail (burn-out, absentéisme, turn-over, baisse de la productivité, etc.) qui est lié en grande partie au « management » des tyrans qui sévissent dans les entreprises privées mais aussi dans les administrations et les entreprises publiques, serait, selon une étude,  de l’ordre de 90 milliards d’euros par an (Ce coût total pourrait être de l’ordre de 3800 euros par an et par salarié selon le baromètre de la santé mentale des salariés : 032025_teale_Rapport_Baromètre de la Santé Mentale des Salariés_edition_2025.pdf), en France, où 60% des salariés estiment que leur manager est une source de stress pour eux ; le problème des troubles psychosociaux est largement minimisé par le MEDEF.

Selon Christopher Boehm, la répression qu’ils exerçaient à l’encontre des psychopathes a fait des humains des êtres altruistes : ‘’C’est cependant l’environnement social qui fournissait les forces de sélection les plus immédiates, et cette niche sociale était en partie créée par les humains eux-mêmes. La sélection sociale originelle, punitive, nous a donné une conscience, mais en assurant une suppression aussi efficace des passagers clandestins, elle a permis ultérieurement aux traits altruistes d’évoluer très fortement’’ (Ibid. ; page 317). Les humains ont créé les conditions de leur évolution vers davantage d’altruisme en réprimant les psychopathes ; nous avons là un exemple d’évolution liée à une pratique culturelle, ce que Boehm a appelé une sélection culturelle de groupe. 

Des « chefs de tâches » dotés des plus grandes compétences

Les sociétés de chasseurs-cueilleurs n’étaient pas organisées de manière hiérarchique mais pour chaque activité, un « chef de tâche » était choisi pour ses compétences ; F. Xavier Collantes a écrit à ce sujet : ’Les chefs de tâches étaient des hommes ou des femmes experts qui dirigeaient l’accouchement, la guérison, le chant, la danse, la connexion avec les esprits, la guerre, etc., bien qu’ils n’aient eu l’autorité correspondante que pour la durée de la tâche, par exemple, les chefs de guerre se voyaient accorder une pleine autorité pendant la guerre, mais leur pouvoir cessait dès la fin du conflit, bien qu’ils aient conservé leur prestige (Chagnon, 1983 ; Hooper et al., 2010 ; Lowie, 1948 ; Price, 1981 )’’. Une telle organisation basée sur la reconnaissance des inégalités, en matière de savoir-faire et d’expérience, permettait aux communautés de chasseurs-cueilleurs de bénéficier de toutes les compétences présentes en leur sein, ce qui n’aurait pas été le cas d’une organisation strictement égalitaire, qui aurait donc été moins efficace.

Il faut insister sur le fait que les fonctions des « chefs de tâches » n’étaient pas permanentes  et que les hiérarchies liées à ces fonctions étaient partielles (elles concernaient  une tâche précise mais pas les autres) et limitées dans le temps (le temps d’exécution de la tâche). Il y a là une source d’inspiration intéressante parce que l’inégalité naturelle en matière de dons n’est pas contradictoire avec l’égalité politique si cette inégalité ne se traduit pas par la formation de hiérarchies permanentes et héréditaires, comme c’est régulièrement le cas depuis le début du Néolithique. Le mode de fonctionnement des sociétés des chasseurs-cueilleurs est donc une bonne source d’inspiration pour les républicains, la république étant le système qui permet de faire coexister de manière égale aux plans politique et juridique des personnes inégales par leurs talents, comme l’a écrit Marie Gaille-Nikodimov dans « Lectures de Machiavel », tandis que les socialistes ont du mal à imaginer une société qui ne soit pas parfaitement égalitaire dans tous les domaines et que les libéraux sont beaucoup plus attachés aux inégalités de richesse et à la propriété privée qu’à l’égalité politique, les libertariens étant même opposés à la démocratie.

L’organisation de nos sociétés complexes peut intégrer très utilement la notion de « chefs de tâches » qui permet de prendre en compte les inégalités naturelles ou acquises par l’expérience tout en maintenant l’égalité politique et juridique, une grande solidarité et une limitation des inégalités économiques parce que ces dernières sont des facteurs de décomposition de la cohésion des communautés.

Cette notion peut être appliquée à toutes les fonctions de commandement, qu’il s’agisse de celle du président de la République ou de celle d’un dirigeant d’entreprise, qui devraient être pensées, dans une république, comme une mise à disposition des talents personnels au service de la communauté nationale. Dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs, cette mise à disposition des talents n’entraînaient aucune contrepartie, si ce n’est le prestige. Une telle conception des choses n’a, bien sûr, aucun sens pour les psychopathes qui visent à la domination et à l’enrichissement personnel illimité et qui, selon de nombreuses études, sont très nombreux dans les allées du pouvoir politique comme dans celles du pouvoir économique.

La notion de hiérarchie de domination inversée que Christopher Boehm a théorisée après en avoir constaté l’existence chez les  chasseurs-cueilleurs, est également d’un très grand intérêt puisqu’elle nous invite à empêcher la domination des dominateurs nés que sont les psychopathes en leur imposant la volonté politique de la grande majorité qui refuse toute domination ; ‘La domination inversée suppose domination et coercition, mais inversées, comme l’indique le terme : la communauté se constitue comme un appareil coercitif contre ses membres qui cherchent à imposer leur pouvoir aux autres’’ (F. X. Collantes ; « Démocratie contre Homo sapiens alpha »).

Machiavel avait très bien compris que le combat du « popolo minuto » contre le « popolo grasso » est un combat sans fin, parce qu’il y a toujours une minorité qui veut dominer tandis que la plupart des humains ne veulent pas l’être. Quelle perspicacité ! Il prenait clairement le parti des « petits » contre les « gros », parce que les premiers sont les défenseurs de la liberté politique comme la comprennent les républicains (absence de domination arbitraire). Dans une république authentique, tout doit être fait pour empêcher, dans tous les domaines, la domination d’une minorité qui justifie toujours sa volonté de domination par sa prétendue supériorité absolue (Aristoï : les meilleurs).

Rappelons que nul n’a aucun mérite d’avoir tel ou tel don qui résulte pour l’essentiel de la loterie génétique et des aléas les plus divers (génétiques, épigénétiques, biologiques, sociaux, etc). L’idéologie individualiste et celles qui en sont imprégnées (libéralisme, individualisme possessif, libertarianisme) justifient le comportement universellement réprouvé des égoïstes mais ces idéologies ne sont acceptables que pour ces derniers, qui ne sont heureusement qu’une minorité.

Des sociétés territoriales, ethnocentriques, guerrières et traditionnelles

Les chasseurs-cueilleurs n’étaient pas des individus doux et solitaires, émancipés et pacifiques, très loin s’en faut. Ils vivaient en groupes sociaux et s’ils avaient des mœurs démocratiques qui visaient à l’établissement d’un consensus entre tous les membres du groupe, chacun de leurs groupes avait son territoire sur lequel il nomadisait à la recherche de gibier et de ressources végétales. La possession d’un territoire, dont ils interdisaient l’accès aux autres groupes, était une nécessité vitale, une garantie contre la pénurie de nourriture et d’eau : ‘’Un groupe local peut être constitué aussi bien par des chasseurs nomades que par des agriculteurs sédentaires, la bande errante de chasseurs-collecteurs possède, autant que le village stable de jardiniers, les propriétés sociologiques de la communauté primitive. Celle-ci, en tant qu’unité politique, non seulement s’inscrit dans l’espace homogène de son habitat, mais étend son contrôle, son codage, son droit sur un territoire. C’est évident dans le cas des chasseurs, c’est vrai aussi des agriculteurs qui ménagent toujours, au-delà de leurs plantations, un espace sauvage où ils peuvent chasser et cueillir les plantes utiles : simplement, le territoire d’une bande de chasseurs a toutes chances d’être plus étendu que celui d’un village d’agriculteurs. La localité du groupe local, c’est donc son territoire, comme réserve naturelle de ressources matérielles certes, mais surtout comme espace exclusif d’exercice des droits communautaires. L’exclusivité dans l’usage du territoire implique un mouvement d’exclusion, et ici apparaît avec clarté la dimension proprement politique de la société primitive comme communauté incluant son rapport essentiel au territoire : l’existence de l’Autre est d’emblée posée dans l’acte qui l’exclut, c’est contre les autres communautés que chaque société affirme son droit exclusif sur un territoire déterminé, la relation politique avec les groupes voisins est immédiatement donnée’’ (Pierre Clastres ; « Archéologie de la violence » » ; pages 45-46). Cette citation de l’anthropologue français Pierre Clastres est très importante parce qu’elle ruine les théories selon lesquelles le politique ne serait qu’un accident de l’histoire ; en effet, selon les libéraux et les marxistes, le politique pourrait disparaître. En fait, le politique est intrinsèquement lié à notre espèce comme il l’est à celle des chimpanzés (cf. Frans De Waal ; « La politique du chimpanzé ») dont les groupes défendent âprement les frontières de leurs territoires. La territorialité induit le politique, la distinction, l’opposition même, entre Nous qui vivons sur notre territoire, et Eux qui vivent sur d’autres territoires : ‘’Communauté qui s’assure la maîtrise de son territoire sous le signe de la Loi garante de son indivision : telle est la société primitive. La dimension territoriale inclut déjà le lien politique en tant qu’elle est exclusion de l’Autre……..Chaque communauté, en tant qu’elle est indivisée, peut se  penser comme  un Nous. Ce Nous à son tour se pense comme totalité dans le rapport égal qu’il entretient avec les Nous équivalents que constituent les autres villages, tribus, bandes, etc.’’ (Pierre Clastres ; « Archéologie de la violence ; pages 51-52). Nous retrouvons là un des présupposés du politique qui ont été analysés par Julien Freund dans son ‘’Essence du politique’’, celui de l’Ami et de l’Ennemi, qui se font face depuis la nuit des temps : ‘’……chaque communauté a besoin, pour se penser comme telle (comme totalité une), de la figure opposée de l’étranger ou de l’ennemi, telle que la possibilité de la violence est inscrite d’avance dans l’être social primitif ; la guerre est une structure de la société primitive et non l’échec accidentel d’un échange manqué’’ (Pierre Clastres ; « Archéologie de la violence ; page 56). Comme nous l’avons expliqué dans un autre chapitre (« Julien Freund ; essence du politique, mésocratie et bien commun »), il y a deux autres présupposés du politique : commandement/ obéissance et privé / public.

L’anthropologue français Maurice Godelier a constaté, lui aussi, l’importance fondamentale de la territorialité : ‘’On voit ce que signifie un territoire. Un territoire, c’est un ensemble d’éléments de la nature (des terres, des fleuves, des montagnes, des lacs, éventuellement une mer) qui offrent à des groupes humains un certain nombre de ressources  pour vivre et se développer. Un territoire peut être conquis par la force ou hérité d’ancêtres qui l’avaient conquis ou se l’étaient approprié sans combattre, s’ils étaient venus à s’établir dans des régions vides d’autres groupes humains. Les frontières d’un territoire doivent être connues, sinon reconnues, des sociétés qui occupent et exploitent des espaces voisins. Dans tous les cas, un territoire doit toujours être défendu par la force, la force des armes matérielles et de la violence organisée, mais aussi la force des dieux et autres puissances invisibles dont les rites sollicitent l’aide pour affaiblir ou anéantir les ennemis. C’est ainsi que chez les Baruya, avant toute guerre, les chamanes, pendant plusieurs jours et plusieurs nuits, appelaient en renfort leurs esprits auxiliaires pour qu’ils privent de force les guerriers ennemis, les rendant incapables de bander leur arc et de tirer juste ou les aveuglant quand un aoulatta, un grand guerrier Baruya, les défiait au combat rapproché’’ (Maurice Godelier ; « Au fondement des sociétés humaines » ; page 223).

L’anthropologue et généticienne française Evelyne Heyer a souligné que l’ethnocentrisme est universel, ce que Pierre Clastres confirme à sa façon : ‘’[Car] la stratégie est rigoureusement la même pour toutes les communautés : persévérer en leur être autonome, se conserver comme ce qu’elles sont, des Nous indivisés’’ (Pierre Clastres ; « Archéologie de la violence » ; page 61) et fondamentalement différents d’Eux, les étrangers.

Les sociétés de chasseurs-cueilleurs n’étaient pas plus pacifiques que celles des agriculteurs du Néolithique ; elles étaient généralement aussi belliqueuses que conservatrices : ‘’La guerre comme politique extérieure de la société primitive se rapporte à sa politique intérieure, à ce que l’on pourrait nommer le conservatisme intransigeant de cette société, exprimé dans l’incessante référence au système traditionnel des normes, à la Loi ancestrale que l’on doit toujours respecter, que l’on ne peut altérer d’aucun changement. Par son conservatisme, que cherche à conserver la société primitive ? Elle cherche à conserver son être même ; elle veut persévérer dans son être. Mais quel est cet être ? C’est un être indivisé, le corps social est homogène, la communauté est un Nous. Le conservatisme primitif cherche donc à empêcher l’innovation dans la société, il veut que le respect de la Loi assure le maintien de l’indivision, il cherche à empêcher l’apparition de la division de la société’’ (Pierre Clastres ; « Archéologie de la violence » ; page 72). Ce conservatisme est lié au conformisme et au mimétisme, très forts, des humains. Le professeur de biologie évolutive Étienne Danchin a souligné l’importance du conformisme qui donne de la stabilité aux sociétés, or, la stabilité est indispensable parce que nous ne pouvons pas vivre dans des sociétés mouvantes changeant d’orientation et de règles en permanence contrairement à ce qu’affirment les chantres libéraux et libertaires de la révolution permanente ; les humains ne sont pas adaptés au « bougisme » (P.A. Taguieff), le culte du changement pour le changement, que nous impose l’oligarchie libérale qui est en accord, sur ce point, avec les libertaires de toutes tendances.

Retour vers une société horizontale

En Europe, la civilisation dite rubanée (5500 à 4800 avant notre ère) était une civilisation d’agriculteurs, d’origine anatolienne, située sur le front d’avancée de la civilisation néolithique, qui s’est répandue en Europe depuis l’Anatolie. Alain Testart explique dans « Avant l’histoire » que les sociétés appartenant à cette civilisation n’étaient pas des oligarchies ostentatoires et que, au contraire, elles ne présentaient aucun signe de différenciation sociale : ’’….mais, quant à ce que les plans stéréotypés des maisons présentent, elles n’affichent pas de différence. Elles ne montrent pas de signes extérieurs de richesse……..Le rubané, d’après tout ce qu’il donne à voir, c’est donc le contraire de l’ostentation’’ (page 494) ; ceci dit, ce n’était pas une civilisation d’agriculteurs pacifiques comme certains ont voulu le croire, bien au contraire, tout indique que la colonisation de l’Europe par les agriculteurs venus d’Anatolie, au Néolithique, a été marquée par la violence de la même façon que la colonisation de l’Amérique du nord : ‘’Aujourd’hui,  nous  sommes à peu près certains que la néolithisation de l’Europe fut le fait d’immigrants en provenance du Proche-Orient ; l’Europe, avant eux, n’était pas vide : il y eut forcément des guerres. Ce n’est pas que l’homme soit « méchant », c’est que des systèmes de droit et de pensée, conduisent à légitimer différemment des droits pour les uns et pour les autres, et ces droits  entrent en conflit’’ (Alain Testart ; « Avant l’histoire » ; page 496). Les traces de nombreux massacres, comprenant les restes de femmes et d’enfants, qui sont liés à l’avancée de cette civilisation, ont été retrouvées à plusieurs endroits en Allemagne et en Autriche.

Alain Testart pensait que les Rubanés avaient des mœurs démocratiques et qu’ils convoquaient des assemblées au cours desquelles étaient prises les décisions concernant la vie commune. Démocratiques, guerrières et non hiérarchiques, telles étaient, selon l’anthropologue, les communautés de la civilisation rubanée.

Notons que la civilisation des Yamnayas (Indo-Européens), qui est postérieure (3600 à 2300 avant notre ère), était une civilisation hiérarchique dans laquelle la population aurait été répartie entre trois castes (prêtres, guerriers, paysans-éleveurs). Mais il faut noter que dès l’Antiquité grecque, des assemblées populaires réapparurent, probablement  dès le 10e siècle avant notre ère ou avant. Les traces de la civilisation hiérarchique des Yamnayas ont disparu rapidement en dépit du fait qu’ils aient transmis leur langue à la quasi-totalité des populations d’Europe, ce qui semble indiquer qu’il y a une forte préférence naturelle des humains pour les sociétés « horizontales ». Il ne reste rien de « l’idéologie trifonctionnelle des Indo-Européens » dans les cultures européennes actuelles mais il n’en restait déjà rien dans la Rome républicaine, pas plus que dans l’Athènes démocratique, ou dans la Germanie et la Gaule du Ier siècle avant notre ère, où existaient des assemblées populaires. Alain Testart souligne que ‘’Partout, à partir du IIIe millénaire, c’est la démocratie primitive qui l’emporte sur les quelques sociétés organisées en régime de ploutocratie ostentatoire dont la manifestation la plus évidente, le mégalithisme funéraire, s’étale en cette fin de millénaire. La démocratie primitive est mieux organisée, politiquement et surtout militairement. Elle permet des fédérations, comme le montre l’exemple iroquois, permet en d’autres termes la gestion de plus grands ensembles politiques. Sa force lui vient de l’assemblée du peuple……Toute assemblée populaire représente une limitation du pouvoir des grands, et dans le cas de la démocratie primitive, c’est cette assemblée qui désigne les chefs de guerre’’ (« Avant l’histoire » ; page 510) et qui les démet de leur fonction ! Alain Testart pensait qu’au Moyen Orient, les sociétés avaient adopté un modèle lignager qui facilite le passage au modèle étatique tandis que la démocratie primitive le rend difficile, ce qui expliquerait que les Européens aient refusé le modèle étatique pendant longtemps,  ‘’Mais quand elle l’accepta, elle le fit au moins dans l’Athènes des V-VIe siècles, longtemps après la ruine de Mycènes, et probablement par des Doriens organisés en démocratie primitive, sous la forme de la démocratie athénienne’’ (Ibid ; page 512).

Alain Testart insistait sur la singularité de l’Europe qui est (re)devenue, très tôt et très largement, proto-démocratique puis, finalement, plus ou moins démocratique : ‘’Nulle part ailleurs, en dehors de l’époque contemporaine, on ne rencontre sur aucun continent et dans une même tranche de temps autant de peuples différents et qui tous mettent en scène des assemblées populaires. On rencontre bien ici et là des démocraties primitives, mais nulle part des démocraties primitives qui partageraient un continent avec des États démocratiques. Et les traditions démocratiques européennes sont durables, appelées à une grande permanence’’ (« Avant l’histoire » ; page 489). Le processus d’instauration de la démocratie n’est pas achevé puisque le système représentatif dont les peuples attendaient beaucoup s’avère insatisfaisant pour une part de plus en plus importante des Européens mais aussi des autres peuples qui en ont fait l’expérience. Aujourd’hui, la dimension oligarchique des sociétés modernes, qui ne sont nullement démocratiques, est de plus en plus dénoncée par ceux que les oligarques, et leurs serviteurs, accusent d’être des « populistes ». Une fois de plus, une minorité de sociopathes a détourné les aspirations démocratiques de la plupart d’entre nous, à leur profit ; ces manipulateurs appellent « démocratie » ce qui est en fait une oligarchie ploutocratique !

Au cours du Pléistocène tardif, les mœurs des chasseurs-cueilleurs ont été, avant tout, démocratiques et leurs sociétés ont été ordonnées à l’intérêt général, au partage, à l’entraide et à la coopération. On peut donc dire que les systèmes politiques qui virent le jour à partir de la « révolution néolithique », et dont le dernier en date est le système libéral, ont été des systèmes régressifs qui ont tous été vivement contestés avant d’être abandonnés. Il y a encore des systèmes coercitifs mais ils seront abandonnés à leur tour parce qu’ils ne satisfont pas les peuples qui les subissent. Le système libéral est le plus pervers de ces systèmes parce qu’il vise, théoriquement, à organiser les sociétés de façon à ce que les individus qui les composent soient libres de mener leur vie comme ils l’entendent mais, en fait, la liberté individuelle et illimitée (le libéralisme ne recèle aucun principe de limitation) profite à une minorité de prédateurs qui, dans certains cas et au nom de la défense des libertés individuelles, au Chili ou en Argentine par exemple, ont créé des régimes despotiques et criminels pour préserver leurs intérêts. Les libéraux ont réussi à faire croire qu’une société individualiste permettrait à tous de se libérer de toutes les contraintes sociales mais ce n’est qu’un leurre qui fait de moins en moins illusion.

En dépit de l’accroissement des inégalités que nous constatons depuis 1980, c’est-à-dire depuis l’arrivée au pouvoir de dirigeants néolibéraux dans le sillage de M. Thatcher et R. Reagan, la tendance à long terme est à la réduction des inégalités comme l’a dit l’économiste Thomas Piketty, au cours d’un échange avec le philosophe Michael Sandel : ‘’Permettez-moi tout d’abord de souligner mon optimisme quant à l’égalité et aux inégalités. Dans mon livre, « Une brève histoire de l’égalité », j’insiste sur le fait que, malgré les fortes inégalités actuelles en Europe, aux États-Unis, en Inde, au Brésil – partout dans le monde –, un mouvement vers plus d’égalité s’est instauré à long terme. D’où vient ce mouvement ? Il est né d’une mobilisation sociale et d’une forte et immense demande politique d’égalité des droits dans l’accès à ce que les citoyens perçoivent comme des biens fondamentaux, notamment l’éducation, la santé, le droit de vote et, plus généralement, de participer pleinement à la vie sociale, culturelle, économique, civique et politique. Dans vos travaux, vous avez souligné le rôle de l’autonomie et de la participation. Et je pense que cet appétit pour la participation démocratique et l’autonomie est également à l’origine de ce mouvement vers plus d’égalité à long terme’’ (The New Statesman – 22 janvier 2025). Ce à quoi nous souscrivons totalement ; les humains n’aiment ni les hiérarchies permanentes et arbitraires, ni les trop grandes inégalités ; il est donc inévitable qu’ils cherchent à rendre leurs sociétés plus « horizontales ».

Les Romains ont établi les principes du républicanisme mais il n’y a jamais eu de république pleinement aboutie ; à l’heure où les systèmes libéraux et socialistes ne font plus rêver personne et que les systèmes politiques très hiérarchiques dont nos ancêtres ont fait l’expérience au cours des 8000 dernières années n’ont plus que de rares partisans, le projet républicain peut devenir celui de l’avenir parce que ses principes, le rejet des dominations arbitraires, la recherche du bien commun, l’égalité politique et juridique, la solidarité et l’équité répondent aux aspirations de la plupart d’entre nous.

BG
Author: BG

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