L’État, une institution au service d’une minorité dominatrice ?

Depuis son apparition, il y a 250000 ans environ, Homo sapiens avait été un chasseur-cueilleur vivant dans des groupes dispersés, relativement égalitaires et peu hiérarchisés ; il commença à domestiquer sporadiquement des plantes voilà seulement 12000 ans mais ‘’….les premiers petits États stratifiés, collecteurs d’impôts et constructeurs de fortifications n’apparaissent dans la vallée du Tigre et de l’Euphrate que vers 3100 avant notre ère, soit plus de quatre millénaires après les premiers cas répertoriés de domestication d’espèces végétales et de sédentarité. Ce décalage massif pose un problème aux théoriciens enclins à naturaliser la forme-État’’ (James Scott ; « Homo Domesticus » ; page 41). Précisons que la domestication des plantes ne s’est pas faite en un jour et que, selon les meilleures analyses de celle-ci, elle s’étala sur trois millénaires.

Il est presque certain que les humains n’aient eu aucun goût particulier pour le mode de vie étatique et que ce dernier leur a été imposé tardivement ; ils opposèrent très certainement une grande résistance à son établissement. Notons qu’il y a quatre siècles, un tiers de notre planète était encore peuplé par des chasseurs-cueilleurs, des cultivateurs itinérants, des peuples pastoraux et des horticulteurs indépendants.

Par ailleurs, ‘’[Or] il s’avère que la sédentarité a existé avant la domestication des plantes et des animaux et que sédentarité et domestication existaient déjà au moins quatre millénaires avant l’apparition de villages agricoles……On croyait que sédentarité et agriculture avaient entraîné spontanément l’émergence de l’État ; en réalité, celle-ci n’est survenue que longtemps après la naissance de l’agriculture sédentaire’’ (James Scott ; « Homo Domesticus » ; page 29), ce qui suggère que les populations qui avaient adopté un mode de vie sédentaire ne se sont pas hâtées de créer des structures étatiques et James Scott ajoute que les premiers États ne plaisaient guère aux humains concernés qui avaient sans doute une forte tendance à fuir ces États ; ‘’En réalité, c’est seulement par le biais de diverses formes de servitude que les premiers États ont réussi à capturer et à fixer une bonne partie de leurs populations’’ (James Scott ; « Homo Domesticus » ; page 29), ce qui va radicalement à l’encontre de tout ce qu’on pensait dans le passé. Les premiers États de la plaine alluviale mésopotamienne apparaissent au plus tôt il y a environ six mille ans, plusieurs millénaires après les premiers signes d’une activité agricole et de sédentarité dans cette région.

Les chasseurs-cueilleurs n’avaient pas besoin de travailler beaucoup, environ quatre heures par jour, pour couvrir leurs besoins tandis que l’agriculture est beaucoup plus pénible, à l’exception toutefois de celle qui se pratiquait sur les limons lors de la décrue des fleuves. C’est ce qui a amené l’économiste Esther Boserup à penser que seules la pression démographique ou une forme de coercition peuvent être à l’origine de la conversion de nos lointains ancêtres à l’agriculture mais cette conversion n’a été que très progressive et il semble que pendant les premiers millénaires qui ont suivi la domestication des plantes, il y eut des allers et retours entre le mode de vie des chasseurs-cueilleurs et celui des agriculteurs et il y eut aussi beaucoup de mixité, les deux modes de vie étant pratiqués en même temps, de manière complémentaire.

État, céréales et écriture

‘’On ne peut manquer de s’étonner du fait que l’économie de pratiquement tous les États antiques reposait sur les céréales, y compris les millets’’ (James Scott ; « Homo Domesticus » ; page 55) et non pas sur le manioc, l’igname, le taro ou la patate douce. ‘’Mon hypothèse est que seules les céréales sont vraiment adaptées à la concentration de la production, au prélèvement fiscal, à l’appropriation, aux registres cadastraux, au stockage et au rationnement’’ (James Scott ; « Homo Domesticus » ; page 55). La création des États alla de pair avec la monoculture céréalière qui permet de centraliser facilement les informations nécessaires à l’appropriation par une élite dominatrice. ‘’L’État antique s’efforce de créer un paysage suffisamment lisible, mesurable et uniforme de cultures céréalières imposables et d’y disposer d’un vaste volant démographique de main-d’œuvre corvéable, militarisable et, bien entendu, apte à la production céréalière. Pour toute une série de raisons écologiques, épidémiologiques et politiques, il échoue fréquemment dans cette tâche, mais c’est sans aucun doute possible son obsession permanente’’ (James Scott ; « Homo Domesticus » ; page 57). Contrairement à une idée ancienne et tenace, la domestication des espèces végétales et l’invention de l’irrigation ont eu lieu bien avant la création des premiers États même si ces derniers mirent à profit l’une et l’autre pour assurer leur domination et leurs prélèvements fiscaux. ‘’L’agro-complexe néolithique était une plateforme nécessaire mais pas suffisante de l’émergence de l’État ; il la rendait possible mais pas inéluctable’’ (James Scott ; « Homo Domesticus » ; page 148). Selon James Scott, les céréales facilitaient grandement la comptabilité des collecteurs d’impôts, ce qui incita les dirigeants des premiers États à développer en priorité leur culture : ‘’Je crois que la clé du lien entre l’État et les céréales, c’est le fait que seules ces dernières peuvent servir de base à l’impôt, de par leur visibilité, leur « divisibilité », leur « évaluabilité », leur « stockabilité, leur transportabilité et leur « rationabilité »…..Afin d’apprécier les avantages uniques des céréales, il faut se mettre à la place d’un collecteur d’impôts de l’Antiquité, qui privilégiait avant tout la facilité et l’efficacité de l’appropriation de l’excédent’’ (James Scott ; « Homo Domesticus » ; page 162). ‘’De même que les grains de sucre ou de sable, les céréales sont divisibles presque à l’infini, jusqu’à atteindre des fractions minuscules, tandis que leur poids et leur volume sont mesurables avec précision à des fins comptables. Les unités de volume et de poids des céréales servaient d’étalon commercial et fiscal par rapport auquel on calculait la valeur des autres marchandises, y compris le travail. La ration alimentaire journalière de la classe la plus humble de travailleurs à Umma, en Mésopotamie, était presque exactement de deux litres d’orge mesurés dans des bols biseautés, qui comptent parmi les vestiges archéologiques les plus courants’’ (James Scott ; « Homo Domesticus » ; page 165). De plus, à la différence des autres plantes, les céréales arrivent à maturité à un moment précis de l’année, ce qui permettait aux collecteurs d’impôts de vérifier facilement les quantités produites. Les céréales présentaient donc plusieurs avantages pour l’élite étatique, outre le fait qu’elles ont une valeur énergétique plus grande par unité de volume et de poids que les autres aliments.

On comprend bien que la fiscalité étatique imposa l’usage de l’écriture, ‘’Ce lien fondamental entre administration étatique et écriture est d’autant plus plausible qu’il semble bien qu’en Mésopotamie, l’écriture ait été essentiellement utilisée à des fins de comptabilité pendant plus de cinq siècles avant de commencer à refléter les gloires civilisationnelles auxquelles on l’associe généralement’’ (James Scott ; « Homo Domesticus » ; page 174). Les premières tablettes ayant servi de support à des documents écrits, à Uruk entre 3300 et 3100, sont des registres dans lesquels sont inscrites des quantités de céréales, des listes de travailleurs et des taxes. Ces tablettes reflètent la naissance d’un État dominé par une caste qui visait à extraire du territoire étatique et de ses sujets un maximum de valeur. ‘’À l’origine, ni en Chine, ni en Mésopotamie l’écriture ne fut conçue comme un moyen de représenter le langage’’ (James Scott ; « Homo Domesticus » ; page 178), elle servit d’abord à comptabiliser, taxer, enrôler, mettre au travail et contrôler les sujets des élites étatiques. L’État n’a donc inventé ni la sédentarité, ni la domestication des plantes et des animaux, ni l’irrigation et le contrôle des eaux, mais il a inventé la domination d’une petite minorité sur la majorité et sa préoccupation première a toujours été d’ordre démographique parce que cette petite minorité voulait contrôler un nombre toujours croissant de sujets. Il inventa aussi l’écriture qui était utilisée par une mince couche de fonctionnaires chargés de contrôler les sujets et la production et, in fine de les taxer. L’État a donc été créé non pas pour servir le bien commun mais pour servir les intérêts d’une petite minorité, ce qui constitue sa tare originelle.

L’esclavage comme solution à la pénurie de main-d’œuvre

La principale préoccupation des premières élites étatiques n’était pas de nature technique mais démographique ; il leur fallait disposer de suffisamment de main-d’œuvre pour les activités agricoles qui étaient épuisantes et donc rebutantes mais ‘’En réalité, c’est seulement par le biais de diverses formes de servitude que les premiers États ont réussi à capturer et à fixer une bonne partie de leurs populations’’ (James Scott ; « Homo Domesticus » ; page 59). Certes, les premiers États n’ont pas créé l’esclavage, ce dernier existait déjà dans de nombreuses sociétés agricoles pré-étatiques, ‘’Mais ce que l’État a certainement inventé, ce sont des sociétés de grande taille reposant systématiquement sur le travail forcé et une main-d’œuvre asservie’’ (James Scott ; « Homo Domesticus » ; page 211). Dans le monde antique, les esclaves étaient considérés comme des «outils», à l’instar des animaux ou des charrues ; Aristote lui-même ne disait pas autre chose et près des deux tiers de la population d’Athènes, à l’époque où celle-ci était une cité démocratique, étaient des esclaves. Il semble même que la servitude ait été une condition de survie des États antiques qui devaient capturer des prisonniers de guerre et acheter de grandes quantités d’esclaves aux barbares spécialisés dans la traite pour combler leur déficit démographique : ‘’De nombreux indices attestent qu’une bonne partie de la population de la Grèce et de l’Italie romaine était maintenue en captivité contre sa volonté : les rébellions d’esclaves dans la péninsule italique et en Sicile, les offres d’émancipation en temps de guerre – faites par Sparte aux esclaves athéniens et par les Athéniens aux hilotes de Sparte – et, dans le cas de la Mésopotamie, les références fréquentes aux fuites d’individus et de groupes entiers’’ (James Scott ; « Homo Domesticus » ; page 63). Selon l’historien Adam Hochschild, vers 1800 avant notre ère, près des trois quarts de la population mondiale étaient asservis d’une façon ou d’une autre. Pour mémoire, la guerre des Gaules permit à César de capturer près d’un million de nos ancêtres qui furent vendus en Italie et réduits en esclavage ! L’esclavage n’est donc pas une pratique récente des seuls Occidentaux et les Africains ne furent pas les seules victimes de cette pratique qui s’était généralisée dans l’Antiquité.

Les besoins croissants des élites étatiques, qui voulaient s’enrichir toujours plus, les taux élevés de mortalité de la main-d’œuvre asservie et les fuites récurrentes de celle-ci contraignaient les premiers États à mener des guerres de conquête et à déplacer de force des populations afin de satisfaire leurs besoins en «machines humaines ».

Deux modes de vie radicalement différents

La création de l’État a transformé totalement la vie de ceux qui lui ont été assujettis en séparant deux grandes catégories d’humains, les dominants et les dominés, ce qui n’existait pas dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs. ‘’Dans ce contexte, les moyens par lesquels une population était ainsi rassemblée puis amenée à produire un excédent étaient moins importants que le fait même qu’elle génère cet excédent disponible au profit des élites non productrices. Pareil excédent n’existait pas avant que l’État embryonnaire ne se charge de le créer. Autrement dit, tant que l’État n’entreprenait pas d’extraire et de s’approprier cet excédent, toute la productivité additionnelle était « consommée » en activités récréatives et culturelles. Avant l’émergence de structures politiques plus centralisées tel l’État prévalait ce que Marshall Sahlins a décrit comme le « mode de production domestique ». L’accès aux ressources – terres, pâturages, gibier – était ouvert à tous en vertu de l’appartenance à un groupe – une tribu, une bande, un lignage ou une famille – contrôlant lesdites ressources. À moins d’être expulsé, un individu ne pouvait pas se voir refuser l’accès direct et indépendant aux moyens de subsistance dont disposait le groupe, quels qu’ils fussent. Et en l’absence de contrainte ou de possibilité d’accumulation capitaliste, il n’y avait pas d’incitation à produire au-delà des normes locales de subsistance et de bien-être. Autrement dit, au-delà de ce niveau de satisfaction des besoins, il n’y avait aucune raison d’accroître l’intensité du travail agricole et donc sa pénibilité’’ (James Scott ; « Homo Domesticus » ; page 185). Autant les sociétés des chasseurs-cueilleurs étaient peu hiérarchisées (hiérarchies temporaires et circonscrites) et assez égalitaires, autant leur mode de vie exigeait peu de travail (4 heures par jour), autant le mode de vie de la plupart des habitants des premiers États fut contraignant et pénible et autant ces sociétés étatiques étaient inégalitaires et très hiérarchisées.

Ainsi, à Uruk (3500-3100 avant notre ère), qui était alors la plus grande ville du monde et le lieu où la première écriture fut inventée, environ un cinquième de la population était employé dans des ateliers de fabrication de textiles dans lesquels il ne faisait pas bon vivre: ‘’Les ateliers textiles constituaient un monde à part, un véritable « goulag » de main-d’œuvre captive sur lequel reposait l’existence d’une couche émergente d’élites religieuses, civiles et militaires’’ (James Scott ; « Homo domesticus » ; page 192).

Les premiers États avaient du mal à conserver les travailleurs asservis mais certaines régions se prêtèrent mieux à cette « politique », notamment les régions fertiles entourées de déserts comme l’Égypte et la Mésopotamie qui étaient de véritables « nasses écologiques » ; c’est sans doute la raison pour laquelle les premiers États apparurent d’abord là plutôt que dans des régions tempérées et plus favorables à l’évasion. ‘’Ce n’est pas un hasard si l’État mettra près de trois millénaires supplémentaires pour s’imposer en Europe, où l’on peut observer que les moments de forte hiérarchisation sociale (comme ceux des premiers tombeaux monumentaux mégalithiques du Ve millénaire avant notre ère, ou les palais minoens et mycéniens du IIe millénaire, ou les citadelles celtiques du milieu du Ier millénaire) ont été invariablement suivis d’un retour à des formes sociales beaucoup plus simples et moins inégalitaires’’ (James Scott ; « Homo Domesticus » ; page 24). Hormis la minorité qui bénéficiait des structures hiérarchiques et inégalitaires, le gros des populations néolithiques détestaient ces dernières et finissaient pas imposer des structures qui l’étaient beaucoup moins. Contrairement à ce que croient certains, les « hiérarchies naturelles » ne conviennent qu’à une petite minorité. On constate que, depuis le début du Néolithique, la majorité des humains ont toujours essayé de renverser les hiérarchies qui leur ont été imposées de force et cela est toujours vrai en dépit des avancées qui ont eu lieu dans ce domaine.

Domestication des animaux, auto-domestication de l’homme

Les humains ont domestiqué de nombreuses espèces animales mais l’espèce humaine a subi elle-même une véritable auto-domestication qui a commencé très tôt avec la découverte et l’utilisation du feu, à partir de 500000 ans avant notre ère, au moins. Cette découverte fondamentale a permis à notre espèce d’utiliser les ressources alimentaires de manière beaucoup plus efficace en les cuisant. Une des conséquences notoires de l’utilisation de la cuisson est le raccourcissement de nos intestins qui sont trois moins longs que ceux de nos plus proches cousins, les chimpanzés. Le feu nous a permis aussi de coloniser des régions froides en nous permettant de recréer artificiellement des microclimats chauds dans nos habitats, d’éloigner les animaux dangereux, de pratiquer certaines chasses et, à l’âge du cuivre, d’inventer la métallurgie ; sans aucun doute, l’utilisation du feu explique pour une bonne part le succès de notre espèce.

Un des effets de la domestication est appelée « néoténie » par les biologistes ; elle se traduit par des évolutions du comportement (conservation à l’âge adulte de certains comportements juvéniles de leurs ancêtres rustiques) et de la psychologie (diminution de la réactivité émotionnelle) mais aussi par une évolution du physique (gracilisation du squelette, du crâne en particulier). ‘’Mais dans le cas d’Homo sapiens, le processus d’auto-domestication a commencé bien avant (parfois même avant « sapiens »), avec l’usage du feu, la cuisson et la domestication des céréales. C’est ainsi que la réduction de la taille des dents, le raccourcissement du faciès, la diminution de la stature, la moindre robustesse du squelette et la réduction du dimorphisme sexuel sont des phénomènes évolutifs beaucoup plus anciens que le Néolithique. Néanmoins, la concentration démographique et un régime de plus en plus dominé par les céréales ont constitué des changements révolutionnaires qui ont laissé des traces archéologiques immédiates et lisibles’’ (James Scott ; « Homo Domesticus » ; page 115). La révolution néolithique puis la création de l’État agricole n’ont donc pas été à l’origine de notre auto-domestication mais elles l’ont prolongée et amplifiée.

De plus, les premières élites étatiques utilisèrent et considérèrent la main d’œuvre comme du bétail et James Scott se demandait ‘’Pourquoi ne pas analyser l’existence de l’esclavage, des prisonniers de guerre soumis aux travaux agricoles, des hilotes, etc., comme le reflet d’un projet étatique visant à domestiquer par la force toute une classe de serviteurs humains, de la même manière que nos ancêtres néolithiques avaient domestiqué les ovins et les bovins ? Ce projet, bien entendu, n’a jamais pu être complètement achevé, mais voir les choses sous cet angle et loin d’être absurde’’ (James Scott ; « Homo Domesticus » ; page 211). Cette hypothèse peut sembler hardie mais Aristote lui-même pensait que certains humains, dont on faisait alors des esclaves, devaient être considérés comme des outils au même titre que les bovins parce que la faiblesse de leurs capacités intellectuelles les condamnait à un tel statut.

Abondant dans le sens de James Scott, l’anthropologue étatsunien Guillermo Algaze a écrit que ‘’Les premiers villages du Proche-Orient ont domestiqué les plantes et les animaux, tandis que les institutions urbaines d’Uruk ont domestiqué les humains’’ (cité par J. Scott ; « Homo domesticus » ; page 46).

Agriculture et croissance démographique

Les concentrations d’humains et d’animaux, qui n’existaient pas avant le Néolithique, ont été à l’origine de problèmes épidémiologiques inconnus jusqu’alors. De plus, l’alimentation beaucoup moins variée des agriculteurs, par rapport à celle des chasseurs-cueilleurs, fut à l’origine de nombreuses carences qui se traduisirent par la diminution de la taille, le rachitisme, etc. Les premières sociétés d’agriculteurs ont été ravagées par les épidémies mais le passage à la civilisation agricole s’est traduit malgré tout par un taux de natalité beaucoup plus important qu’il ne l’était dans les groupes de chasseurs-cueilleurs dont le mode de vie, qui impose des déplacements fréquents, ne se prête pas à l’existence de nombreux enfants. ‘’En général, les populations non sédentaires limitaient délibérément leur reproduction. La logistique du nomadisme – le constant déménagement des campements – faisait qu’il était difficile, voire impossible, de transporter simultanément deux enfants en bas âge. C’est pourquoi l’on observe chez les chasseurs-cueilleurs un espacement d’environ quatre ans entre les naissances. Cette régulation était obtenue par diverses méthodes : sevrage retardé, absorption d’abortifs, traitement négligent des nouveau-nés ou infanticide. En outre, du fait de la combinaison d’une activité physique intense avec un régime maigre et riche en protéines, la puberté était plus tardive, l’ovulation moins régulière et la ménopause plus précoce’’ (James Scott ; « Homo Domesticus » ; page 143). Le taux de reproduction beaucoup plus élevé que celui des chasseurs-cueilleurs permit aux populations d’agriculteurs d’augmenter rapidement en dépit de leur fragilité (épidémies, déficiences biologiques, présence de ravageurs des cultures, etc.). La population mondiale est passée de 3 millions il y a 12000 ans à 5 millions il y a 7000 ans puis à 50 millions il y a 3000 ans et à 275 millions en l’an mille de notre ère.

L’État agricole favorisa grandement l’accroissement démographique parce que les élites qui le dirigeaient pouvaient ainsi augmenter les richesses extraites du travail des agriculteurs en augmentant le nombre de ces derniers. Cette politique a été abandonnée par l’oligarchie ploutocratique qui tend aujourd’hui à considérer que la population humaine mondiale pourrait être réduite à 500 millions. Pourquoi un tel revirement ? Parce que c’est du travail des machines mues par les énergies (fossiles, solaire, éolienne, hydraulique et nucléaires, fission et demain fusion) que les ploutocrates tirent désormais l’essentiel de leurs profits. Le travail humain ne représente plus qu’une modeste fraction du travail total et la mise au point des robots et de l’intelligence artificielle va permettre de remplacer très largement les humains par des machines ; on peut même désormais imaginer un processus de production entièrement robotisé. Les détenteurs du capital peuvent aujourd’hui se passer de plus en plus de la main d’œuvre humaine et nous assistons donc à un processus inverse de celui que les États agricoles imposèrent jusqu’au siècle dernier. Les capitalistes n’auront plus besoin d’humains pour générer de la plus-value, les robots les remplaceront progressivement et la plupart des humains sont en train de devenir gênants pour l’oligarchie ploutocratique parce qu’il faudra continuer de leur concéder une partie des richesses produites pour éviter les rébellions (idée de revenu minimum).

Hobbes et Locke avaient-ils tort ?

‘’Si l’on peut démontrer que la formation des premiers États est en bonne part une entreprise coercitive, il nous faudra alors réexaminer la conception de l’État chère à des théoriciens du contrat social tels que Hobbes et Locke : celle d’un pôle d’attraction irrésistible reposant sur la paix civile, l’ordre social et la sécurité personnelle. En réalité, comme nous allons le voir, les premiers États avaient souvent beaucoup de mal à retenir leurs populations ; ils étaient extrêmement vulnérables sur le plan épidémiologique, écologique et politique et sujets à bien des risques d’effondrement ou de fragmentation’’ (James Scott ; « Homo Domesticus » ; page 59). Or, ce qui ressort des recherches, c’est que l’esclavage et la domination de la plus grande part de la population par une élite étatique qui vivait de son exploitation sont inhérents aux premiers États : ‘’ Même s’il n’y jouait pas un rôle aussi massif et central qu’à Athènes ou à Rome, l’esclavage mésopotamien était crucial pour trois raisons : il procurait la main d’œuvre du secteur productif le plus important du commerce d’exportation, l’industrie textile ; il fournissait un prolétariat corvéable à merci aux travaux les plus pénibles (comme le creusement des canaux ou la construction de murailles) ; et il constituait à la fois un emblème et une récompense pour les individus jouissant d’un statut d’élite’’ (James Scott ; « Homo Domesticus » ; pages 190- 191). L’État ne fut donc pas un refuge permettant d’échapper à la guerre de tous contre tous comme le croyaient Hobbes et Locke mais, bien au contraire, un lieu de coercition dont le plus grand nombre rêvait probablement de s’échapper. La fuite démographique était le principal problème de ces États qui construisirent très certainement des murailles autant pour se protéger des « barbares » qui vivaient dans leur périphérie que pour empêcher la main-d’œuvre de s’enfuir : ‘’De même qu’un agriculteur peut avoir à défendre ses récoltes contre des prédateurs humains et non humains, les élites étatiques ont un puissant intérêt à préserver les piliers de leur pouvoir : une population de cultivateurs et ses greniers, leurs privilèges et leur richesse, leur autorité politique et rituelle. Comme Owen Lattimore et d’autres l’ont observé à propos de la Chine, la Grande Muraille (les Grandes Murailles, en réalité) a été érigée tout autant dans le but de confiner les paysans contribuables à l’intérieur de l’Empire que dans celui de maintenir les barbares (nomades) à l’extérieur. Les murailles de la ville étaient donc destinées à sécuriser les fondamentaux de la préservation de l’État’’ (James Scott ; « Homo Domesticus » ; page 171). Au milieu du troisième millénaire avant notre ère, la plupart des villes de Basse Mésopotamie étaient entourées de murailles.

Comme nous l’avons déjà dit, l’esclavage n’a pas été inventé par les premiers États, il existait déjà dans les sociétés sans État, mais ces derniers en ont fait une institution centrale qui permettait à une élite d’extraire un maximum d’excédent pour elle-même : ‘’Comme ce fut le cas de la sédentarité et de la domestication des céréales, qui ont précédé l’émergence de la forme-État, les États archaïques n’ont fait que développer et consolider l’institution de l’esclavage en tant que moyen essentiel d’augmenter leur population productive et de maximiser l’excédent appropriable’’ (James Scott ; « Homo Domesticus » ; page 189).

La Basse Mésopotamie a été, entre 3300 et 2350 avant notre ère, le berceau de plusieurs expériences étatiques et elle fut le théâtre d’affrontements entre ces premiers États archaïques, ‘’Il s’est alors produit quelque chose de tout à fait remarquable et inédit. D’un côté, une série de petits groupes de prêtres, d’hommes de guerre et de chefs locaux s’employèrent à renforcer et institutionnaliser des structures de pouvoir qui, jusqu’alors, n’avaient connu d’autre idiome que celui de la parenté. Ce qu’ils créaient ainsi pour la première fois ressemblait fort à ce que nous appellerions un État, même s’ils ne l’auraient sans doute pas conçu en ces termes. De l’autre, des milliers de cultivateurs, d’artisans, de commerçants et de travailleurs se virent pour ainsi dire convertis en sujets et, à cette fin, comptabilisés, taxés, enrôlés, mis au travail et subordonnés à une nouvelle forme de contrôle’’ (James Scott ; « Homo Domesticus » ; page 173). James Scott aborde là un fait essentiel, à savoir qu’une minorité dominatrice n’hésitant pas à recourir à la violence imposa sa volonté au grand nombre ce qui fut une innovation totale parce que dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs les individus dominateurs et égoïstes étaient mis à l’écart, parfois de façon radicale, par le grand nombre qui ne voulait pas être dominé. L’État serait donc né de la volonté de puissance de minorités violentes dont le comportement et la psychologie auraient été radicalement différents de celui des chasseurs-cueilleurs. On peut supposer que ces dominateurs appartenaient à la catégorie des psychopathes que les chasseurs-cueilleurs et sans doute aussi les premiers agriculteurs prenaient soin d’éliminer systématiquement auparavant jusqu’à ce que ces personnages malfaisants et « mal foutus » trouvent le moyen de s’imposer au plus grand nombre. Selon James Scott, les premiers États furent de véritables bagnes dans lesquels une minorité dominante imposait une discipline de fer aux travailleurs assujettis ou serviles et s’appropriait les excédents générés par le travail de ces derniers.

Il semble donc bien que les hommes n’aient pas abandonné leur vie de chasseurs-cueilleurs ou d’agriculteurs pré-étatiques pour adopter le mode de vie étatique afin d’échapper à la guerre permanente et à la coercition. En fait, la création de l’État a permis d’établir la domination d’une minorité et l’étendue de la pratique de l’esclavage. L’État n’a inventé ni la guerre, ni l’esclavage, ni l’agriculture, ni l’irrigation mais il en a amplifié l’ampleur et la rationalisation. Surtout, l’État a permis la formation de sociétés très hiérarchisées et très inégalitaires dans lesquelles des minorités d’égoïstes ont pu exercer une domination implacable. Hobbes et Locke avaient donc tort mais il est vrai qu’à leur époque on ne savait rien, ou presque, de notre lointain passé.

Conclusion : l’État doit être au service de la communauté nationale

Nous avons vu que l’État a été, depuis ses origines, il y a cinq mille ans, au service de minorités dominantes qui l’ont créé pour extraire les excédents des activités de production. James Scott a noté que les premiers États ont été créés par des gens bien peu recommandables : ‘’Je pense au contraire que l’État est à l’origine un racket de protection mis en œuvre par une bande de voleurs qui l’a emporté sur les autres’’ (James Scott ; « Homo Domesticus » ; page 164).

Il est évident que les États monarchiques, depuis la haute Antiquité jusqu’à la fin de notre Ancien régime, étaient au service des rois et non pas au service de leurs sujets même si les rois devaient veiller à ne pas trop « tirer sur la corde », pour éviter les rébellions qu’il leur fallait réprimer brutalement, ce qu’ils firent à de nombreuses reprises.

La Révolution française a été dirigée contre le pouvoir royal et contre le pouvoir local de la noblesse ; ces pouvoirs furent abattus mais ils furent remplacés par celui de la bourgeoisie qui était alors à la manœuvre et qui a fourni le nouveau logiciel idéologique, celui du libéralisme, qui lui permet encore d’extraire à son profit une grosse partie des excédents des activités de production ; la caste des milliardaires estime maintenant, après une période au cours de laquelle elle était hostile aux États parce qu’elle estimait qu’ils redistribuaient trop largement les richesses (entre 1930 et 1980), que les États peuvent lui permettre de satisfaire son appétit d’appropriation illimitée. L’effondrement de l’Union soviétique a eu pour conséquences l’hégémonie des théories libérales et le démantèlement progressif des mesures de redistribution. Désormais, il suffit à cette caste de rendre les dirigeants politiques totalement dépendants et c’est ce qu’elle fait, les fortunes invraisemblables de ses membres lui permettant d’acheter les médias et de sponsoriser les candidats qu’ils ont choisis, ce qui fausse totalement le jeu électoral. L’État est donc toujours au service d’une infime minorité qui pille littéralement les pays prétendument démocratiques. Plusieurs penseurs perspicaces avaient compris, dès le 19e siècle que l’État est au service d’une caste et ils en avaient déduit qu’il faudrait supprimer l’État mais sans expliquer de manière convaincante comment les tâches indispensables dont il est chargé (sécurité extérieure et intérieure ; santé ; instruction ; justice ; etc.) pourraient être accomplies. Compte tenu du fait qu’on ne voit pas comment nos sociétés pourraient faire l’économie d’un État, division du travail oblige, il faudra refonder ce dernier à partir des principes républicains et notamment du premier d’entre eux, celui qui concerne le rejet de toute domination arbitraire. Dans un État républicain, les citoyens ne doivent pas être au service de l’État, c’est l’État qui doit être au service des citoyens même si ces derniers lui délèguent tout un ensemble de tâches dont celles qui visent à appliquer et à faire respecter les lois qu’ils ont validées. L’État doit être respecté mais il devrait pouvoir être sanctionné quand il ne remplit pas correctement ses missions. Un État républicain ne peut pas être au-dessus de la communauté nationale, c’est cette dernière qui doit exiger que l’État et ses agents soient irréprochables, c’est-à-dire qu’ils exécutent de manière satisfaisante les missions qui leur ont été confiées sans en retirer des avantages matériels ou immatériels.

De nombreux fonctionnaires ont des pouvoirs considérables et sont presque inamovibles. Les ministres passent tandis que ces hauts fonctionnaires restent en fonction pendant de très longues périodes ; de ce fait, leur rôle est finalement plus important que celui des ministres. La haute administration de l’Éducation nationale dirige, en fait, la politique éducative de notre pays depuis de nombreuses décennies, avec le résultat catastrophique que l’on sait ; bien sûr, cela n’excuse pas les ministres de l’éducation d’avoir été des gens sans courage qui n’ont jamais osé affronter cette haute administration. Certains juges militants utilisent la jurisprudence pour imposer des décisions importantes qui n’ont pas été validées par un vote populaire et qui sont en opposition avec l’opinion majoritaire ; c’est un autre exemple de la tyrannie exercée par certains personnels de l’appareil d’État. Dans une république authentique, les dominations arbitraires de ce type sont absolument inacceptables.

Par conséquent, de la même façon que les élus, tous sans exception, devraient pouvoir être révoqués par les citoyens qui disposeraient du référendum d’initiative populaire intégral (constitutionnel, législatif, abrogatoire et révocatoire), les fonctionnaires devraient pouvoir l’être également et leurs décisions devraient pouvoir être abrogées ; les hauts fonctionnaires ont souvent un rôle plus important que les ministres comme nous l’avons déjà dit. On parle de noblesse d’État à leur sujet et l’expression est assez adéquate mais une telle situation est inacceptable du point de vue républicain, la domination arbitraire qui est exercée par certains hauts fonctionnaires, mais aussi par des fonctionnaires beaucoup moins importants, est inacceptable d’autant plus que la corruption est de plus en plus fréquente dans ce milieu, comme dans le reste de la société, du fait de l’affaissement de l’esprit civique. Les personnels de l’appareil d’État devraient avoir une éthique civique très élevée mais cela n’est guère possible dans une société libérale/libertaire qui rejette le civisme et privilégie les seuls intérêts individuels.

Aux USA, dans dix-neuf des États fédérés, il existe une procédure de « recall » qui permet aux citoyens de révoquer, sans procès, les agents publics pour une très grande diversité de motifs, en utilisant le référendum d’initiative populaire ; le « recall » ne dépend ni des élus ni du système judiciaire. C’est une institution que nous devrions adopter.

L’État ne doit pas être considéré comme une vache sacrée, c’est un instrument qui ne devrait avoir pour seule finalité que le bien commun et le président de la République lui-même ne doit pas être considéré comme un roi élu ; quand son action ne convient pas, il devrait pouvoir être démis de ses fonctions directement par le peuple. Dans l’état actuel des choses, la révocation du président est quasiment impossible, ce qui a mis notre pays dans une situation invraisemblable, parce que l’actuel président, qui est désavoué, et même plus encore, par une très large majorité de la population, continue de gouverner contre la volonté d’une vaste majorité.

BG
Author: BG

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